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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 11:43

A bout de course est l'occasion inespérée de découvrir des talents de Sidney Lumet que l'on ne soupçonnait pas. En effet, Lumet, habituellement cantonné dans les films policiers, opère ici dans un registre inhabituel pour lui, et s'impose, avec ce seul film, comme un grand cinéaste de l'émotion.
Pendant presque deux heures, A bout de course se vit comme une plongée à la fois sensible et sincère au sein d'une famille pas comme les autres. Admirablement écrit, le scénario développe des personnages tous plus attachants les uns que les autres, en laissant une liberté aux acteurs qui les incarnent. Cette liberté est palpable tout au long du film: chaque personnage est extraordinaire de naturel, de spontanéité et d'humanité, et la pléiade d'acteurs est exceptionnelle (avec, en premier lieu, Christine Lahti, qui irradie le film de sa beauté fragile, et River Phoenix, particulièrement touchant dans la peau d'un adolescent tiraillé entre sa famille et son désir personnel). L'histoire, poignante, amène le spectateur à s'interroger sur le sens de la famille, le poids du passé, de la responsabilité et de l'engagement. Le récit suit plus particulièrement le parcours de l'adolescent, partagé entre sa soif de liberté (son amour pour une fille, son destin musical) et sa famille, qui fuit constamment la police depuis que les parents ont commis un attentat politique. Petit à petit naît un sentiment de révolte à l'égard des parents qui lui font indirectement payer un crime qu'il n'a pas commis. En toile de fond, A bout de course s'intéresse à l'ambiguité de l'engagement idéologique: se battre pour ses idées nécessite-t-il de sacrifier sa vie? De sacrifier celle des autres (de façon directe, avec le garde tué malencontreusement au cours de l'attentat, et indirectement, avec les enfants qui sont obligés de suivre leurs parents dans la cavale)? Sans pour autant négliger cette portée politique, Lumet met en avant la mouvance des sentiments, l'intensité des relations humaines, avec une justesse de ton et une sincérité telles que le film ne sombre à aucun moment dans le pathos ou la guimauve. C'est dans ce dosage savamment orchestré des émotions que Lumet se révèle très talentueux.

A bout de course impose Sidney Lumet comme un cinéaste du sensible: aussi beau qu'injustement oublié, son film est une merveille de simplicité, d'humanité et d'évidence. 

9/10



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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 22:34

Pour un deuxième film, le cinéaste Terrence Malick démontre une telle capacité, une telle vision d'artiste, que le spectateur comprend inconsciemment qu'un géant de cinéma est entrain de naître.
Après la déjà formidable Balade Sauvage réalisée 5 ans auparavant, le réalisateur texan monte la barre encore plus haut, toujours plus haut, pour atteindre une perfection assez stupéfiante. La composition ultra-recherchée des cadrages, des lumières et des sons font des Moissons du ciel un hymne à la beauté champêtre. Qu'il s'agisse d'un soleil d'aube ou du crépuscule qui embrase le ciel, d'un vent qui caresse les champs de blés ou ondule dans les étangs, Malick capte la beauté de la nature avec une grâce rarement égalée. Il atteint ici une pureté absolue qu'il ne tutoiera plus par la suite (excepté La ligne rouge). Sur une musique qui tient à la fois de la reprise (avec Le carnaval des animaux, de St-Saëns) et de la nouveauté (la partition formidablement attachante d'Ennio Morricone), le récit se développe avec une sorte d'aisance tranquille, de subtilité manifeste: Malick tisse une fable sincère et poignante sur les sentiments humains. En confrontant son récit centré sur les personnages et sa mise en scène naturaliste, Malick présente la nature comme indifférente à la destinée des hommes: elle peut tout à la fois être sublime (la beauté d'un ciel au crépuscule), bienfaitrice (la culture dans les champs), et cruelle (l'invasion de sauterelles). Richard Gere, impeccable, est accompagnée de la lumineuse Brooke Adams, et de la jeune Linda Manz, qui marque le spectateur par sa composition à la fois pleine d'innocence et d'espièglerie. De la part d'un philosophe, ce n'est pas un hasard que son récit soit mené par la jeune fille (par l'intermédiaire de la voix-off, rarement aussi bien utilisée que dans les films de Malick): le cinéaste nous fait partager cet éveil à la beauté du monde, à sa dureté aussi, mais aussi parce que cette jeune fille possède une grande part d'innocence, elle n'est pas encore "corrompue" par le monde des adultes, tout en faisant parfois preuve d'une certaine cruauté au détour de certaines phrases lâchées avec une absence totale d'empathie. A travers son film, Malick nous livre ainsi sa vision contrastée de la nature humaine, et pose définitivement les bases de la thématique charnière de sa filmographie: l'homme est dépendant de la nature, il est un élément insignifiant qui fait partie d'un tout, ainsi, quoi que l'on soit amené à rencontrer comme difficultés au cours de sa petite existence, la vie continue.

La beauté plastique des Moissons du ciel suffit à en faire un film indispensable. Sur le moment, un seul film susceptible de rivaliser visuellement me vient à l'esprit: Barry Lyndon. Il a suffit à Terrence Malick de seulement deux films pour s'imposer comme l'un des plus grands créateurs d'images de tous les temps, affirmation confirmée vingt ans plus tard avec un chef-d'oeuvre absolu: La ligne rouge.

9/10



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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 12:18

Warner Bros. France

2001, l'odyssée de l'espace est le premier film à envisager de manière sérieuse le domaine de la science-fiction. En se débarrassant de tous les poncifs inhérents au genre, Kubrick le réinvente, et pose des bases qui influenceront la plupart des autres films de genre réalisés par la suite.
2001, l'odyssée de l'espace est un séisme cinématographique dont les résonnances se font encore sentir aujoud'hui: en effet, beaucoup d'artistes s'en sont inspirés, de Gaspard Noé en passant par David Lynch. Réalisé en 1968, le film semble échapper au temps qui passe. 2001, l"odyssée de l'espace est une oeuvre d'art totale: la recherche et le travail effectués sur les décors sont hallucinants, et prouvent une fois de plus la minutie et l'obsession de perfection qui habitent le cinéaste de Barry Lyndon: avant-gardistes, les effets spéciaux et les décors créent une alchimie visuelle exceptionnelle, renforcée par une mise en scène ample, limpide et virtuose. Secondés par une musique toujours utilisé à bon escient, les mouvements de caméra sont d'une beauté qui transcendent l'exercice de style: dans 2001, Kubrick filme l'espace et les vaisseaux spaciaux à la manière d'un opéra, avec calme, grâce et fascination. Dans sa description d'un monde futuriste, le film de Kubrick atteint une crédibilité rarement atteinte depuis dans le genre. 2001, l'odyssée de l'espace a ouvert le champ des possibles dans le domaine de la science-fiction. Kubrick a en effet été le premier a voir en la science-fiction un outil métaphysique davantage qu'un moyen de divertir. Premier film à interroger l'inconscient du spectateur (en cela, il influencera considérablement David Lynch), 2001 pose plus de questions qu'il ne veut donner de réponses. Réflexion sur le temps, la crainte de la nature humaine face à l'inconnu, vision ambivalente des progrès technologiques (ils nous permettent de découvrir l'espace, d'élargir nos champs de connaissances, mais représentent un danger, car, à terme, ils se retourneront contre nous), 2001 est une oeuvre abstraite, indéchiffrable, qui questionne l'Homme sur sa condition et son rapport à l'immensité de l'univers. Les thématiques habituelles de Kubrick sont toujours bien là, avec, en premier lieu, sa vision pessimiste de l'Homme, et son rapport à la violence (rejoignant en cela Orange mécanique): en effet, le premier acte d'intelligence de nos ancêtres, présentés au début, est une démonstration de destruction, avec la découverte de l'usage de l'os. Quant à la fameuse transition entre l'aube de l'Homme et notre futur pas si lointain, il s'agit tout simplement de l'ellipse temporelle la plus virtuose du cinéma, qui fait un parallèle entre l'os et le satellite pour montrer que la nature humaine n'a fondamentalement pas changé: malgré l'évolution, nous dépendons toujours des objets. La dernière demi-heure, à tendance fortement expérimentale, fait perdre tous les repères du spectateur. Nous sommes d'abord conviés à sombrer dans un déluge de couleurs et de formes au pouvoir de fascination inestimable, avant d'atterir dans un salon mélangeant mobiliers anciens et futuristes, et c'est là que Kubrick, à travers des hors-champs et des ellipses très inventives, parvient à faire ressentir magistralement le poids du temps à un spectateur totalement dérouté. Le fameux monolithe noir, qui m'est personnellement apparu comme un symbole de l'inconnu, semble prendre tout son sens lorsque le personnage, au crépuscule de sa vie, le voit apparaître en face de lui. La renaissance finale, à la finalité très obscure, s'apparente peut-être à une touche d'espoir.

2001, l'odyssée de l'espace est un objet insaisissable, déroutant et unique, qui exerce son pouvoir de fascination encore aujourd'hui. C'est l'oeuvre révolutionnaire, étrange et hypnotique d'un homme qui disposait d'une liberté totale auprès des producteurs, et qui n'hésitait pas à prendre des riques pour faire exploser sa créativité. 

9/10



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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 12:09

Collection Christophe L.

Unique cinéaste à révolutionner chaque genre auquel il touche, Stanley Kubrick s'intéresse au film d'horreur avec ce Shining qui ne déroge pas à la règle. 
Dans Shining, Stanley Kubrick démontre sa capacité à créer du malaise en combinant tous les éléments nécessaires à instaurer le climat si particulier qui hante le film. Le réalisateur de Barry Lyndon se sert du décor (les longs couloirs de l'hôtel, le labyrinthe) pour régir sa mise en scène: il utilise ainsi les mêmes travellings avant d'une limpidité surnaturelle pendant tout le film, parfois même jusqu'au vertige. Filmée de cette façon, l'immensité des décors et des paysages provoque un sentiment quasi claustrophobique, une sensation de solitude infinie. Même si le scénario tient la route, l'intérêt n'est pas là car Shining s'envisage avant tout comme un pur exercice de style: la vision du monde du cinéaste s'efface quelque peu au profit d'une recherche esthétique définitive pour susciter l'angoisse. Kubrick dirige de main de maître ses acteurs: le jeune Danny Loyd est exceptionnel, mais c'est surtout le jeu ahurissant de Jack Nicholson qui fascine. Dans un rôle d'hystérique et de fou à lier, il confirme sans mal qu'il est l'un des plus grand acteurs de son temps. Si l'évolution narrative est prévisible, Kubrick n'a pas son pareil pour traduire cette progression par petites touches apparemment anodines, qui font tendre le récit vers l'horreur pure et simple. Shining est un film éprouvant par sa capacité à conjuguer une interprétation démente, une musique criarde, une photographie intensément lumineuse, et des mouvements de caméra d'une limpidité psychotique, qui se répètent avec la régularité d'un métronome.

S'il ne fait preuve d'aucune subtilité (musique omniprésente, violence frontale...), Shining est un film plein de bruit et de fureur, un traumatisme cinématographique traversé de fulgurances symboliques terrifiantes, qui hantent le spectateur longtemps après la projection. Encore une fois, Kubrick révolutionne un genre, en prouvant que pour, susciter l'horreur, tout est affaire de mise en scène.

9/10



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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 11:34
Warner Bros. France

En 1985, After hours relance la carrière d'un Martin Scorcese déprimé suite à l'échec d'un projet qui lui tenait à cœur, et qu'il réalisera finalement quelques années plus tard: La dernière tentation du Christ.
After hours, film le plus injustement sous-estimé de la carrière de Martin Scorcese, prend le spectateur dans les mailles du filet dès les premières images. Du début à la fin, cette œuvre hybride subjugue par son ambiance nocturne fascinante, et sa galerie de personnages étonnante. En écho à Taxi Driver, Martin Scorcese montre ici qu'il filme toujours aussi parfaitement sa ville natale, New-York: chaque cadrage, chaque mouvement de caméra est pensé pour nous plonger dans ses bas-fonds à la fois inquiétants et attirants, impression renforcée par le cadre nocturne dans lequel se déroule l'histoire. Histoire tout ce qu'il y a de plus étonnante, d'ailleurs. En effet, After hours, et c'est ce qui fait sa grande qualité, est constamment à la limite du réel: c'est un film qui, sans cesse, intrigue, par cette irruption subtile de l'étrangeté dans le banal, et étonne, par son habileté à jongler entre humour, noirceur et tension sexuelle.

Tour à tour inquiétant, drôle, et hypnotique, After hours laisse le spectateur dans un état d'euphorie assez jouissif. Mis en scène avec grâce et énergie, il s'impose comme une œuvre passionnante, empreinte d'une irrésistible ambiance 80's. Le meilleur film de Scorcese, après Taxi Driver.

9/10


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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 17:46

Nouvelle réalisation d'Aronofsky, Black Swan s'impose autant comme une oeuvre trouble sous influences multiples qu'un film-somme pour le cinéaste, où la mise en scène conjugue avec brio tous les partis pris formels expérimentés depuis Pi.
Il serait extrêmement injuste de réduire Black Swan à un film sur la folie. En effet, l'histoire s'aborde de différentes manières: portrait de femme, quête d'une artiste, peinture d'un milieu, étude de la souffrance, Black Swan est un film résolument dense, plus riche en enjeux à lui tout seul que beaucoup de productions actuelles réunies. En écho aux admirables Chaussons Rouges, Black Swan est, en surface, une peinture sans concessions du milieu exigeant et destructeur de la danse, et plus largement de la dévotion absolue que tout engagement envers l'art nécessite. Mais le film est aussi et avant tout un portrait féminin d'une puissance extraordinaire: peinture brutale du passage à l'âge adulte, de l'abandon de soi, le nouveau film d'Aronofsky suit la quête obsessionnelle de Nina, une jeune femme, pour accéder à la perfection. La galerie de personnages qui entoure Nina alimente ses névroses: une mère castratrice, une collègue séduisante, un professeur exigeant et manipulateur, une ancienne danseuse déchue et suicidaire, chacun campé par des acteurs formidables (Mila Kunis, d'une beauté vénéneuse, et Vincent Cassel, au regard hautain et mystérieux). L'interprétation de Natalie Portman s'assimile en fait davantage à une performance physique hors normes qu'une performance de jeu; il n'en reste pas moins qu'elle n'a aucune concurrente au niveau du jeu à proprement parler pour les Oscars. Si le rapport à la souffrance du corps, à la chair meurtrie, renvoit à The Wrestler, le cinéma d'Aronofsky prend ici une toute autre dimension car, en s'intéressant à l'initiation sexuelle et à la découverte du plaisir, il densifie le portrait psychologique, en confrontant la frustration à la libération, et élargit sa réflexion sur notre rapport au corps, en y incluant la notion de plaisir. La mise en scène prend des allures multiples. Pour traduire les états d'âmes tourmentés du personnage principal, Aronofsky use des effets, avec une caméra sans cesse en mouvement, pour mieux plonger le spectateur dans une atmosphère étouffante et faciliter l'identification. Avec Black Swan, Aronofsky continue d'appliquer ce qui fait l'essence de son cinéma (si l'on excepte The Wrestler, un film à la pureté documentaire): à savoir une utilisation importante d'effets, toujours au service du récit, pour mieux plonger le spectateur dans la psychologie de ses personnages tourmentés. Et c'est à ce niveau-là que la séparation entre les récalcitrants et les adeptes du cinéma d'Aronofsky s'opère. Au moyen d'une construction narrative remarquable, qui va crescendo, le récit aboutit sur un dernier quart d'heure en forme d'apothéose: monumentale, cette dernière séquence laisse le spectateur totalement sur le carreau. Et Aronofsky de nous asséner: si toute perfection existe, elle exige un sacrifice.

Le dernier long-métrage de Darren Aronofsky revendique ses influences tout en imposant sa singularité. Black Swan continue d'élargir et d'enrichir une filmographie d'une cohérence et d'une intensité exceptionnelles: dans cette capacité qu'il a à se renouveler à chaque film, Aronofsky n'est pas sans rappeler un certain Stanley Kubrick. Il y a pire comparaison!

9/10



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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 14:32

Universal Studios

En 1971 sortait Les Proies, de loin le meilleur film né de la collaboration entre Clint Eastwood et Don Siegel.
Fable cruelle et douloureusement ambiguë, Les Proies trouve sa force dans cette alchimie parfaite entre un script dense et original, et une mise en scène élégante et tendue qui insuffle paradoxalement au long-métrage une puissance digne des grands classiques du cinéma américain. Outre l'occasion pour Clint Eastwood d'incarner l'un de ses rôles les plus denses, Les Proies s'impose comme une oeuvre psychologique majeure des années 70. Exceptionnelle, la mise en scène met en place, au moyen d'une construction dramatique implacable, une tension qui va crescendo jusqu'à l'apothéose du repas final, et sert admirablement un script particulièrement brillant, surtout pour l'époque. En effet, cette histoire d'irruption d'un mâle dans un univers féminin, qui va mettre en lumière les névroses de chacun, brouille les repères moraux et excelle à étudier la fragilité des relations qui unissent les personnages, la mouvance de leurs sentiments. Dans Les Proies, le spectateur est malmené au sein d'un univers très ambigu, où l'amour et la haine ne sont pas clairement dissociables, où le poids des traditions et des valeurs explosent sous l'impact des frustrations et des tentations. Avec pour toile de fond une guerre de Sécession duquel le scénario tire une dénonciation de l'absurdité et la cruauté de la guerre, Les Proies est une oeuvre magistrale sur les relations homme-femme, la dépendance physique et affective, la transgression et la frustration sexuelle, qui brille par son étude de personnages éminemment complexes: un soldat partagé entre d'inévitables tentations et son attitude de gentleman; une maîtresse de maison tentant de cacher ses fêlures (une aventure avec son frère) derrière une apparence stricte, une institutrice fragile et complexée vis-à-vis des hommes, et une adolescente belle mais manipulatrice composent le tissu de relations du film. Le film passionne littéralement dans sa manière d'établir les relations de domination changeante entre les personnages. Au fur et à mesure de l'évolution du récit, chacun dévoile ses fêlures, son ambivalence et sa perversité, et ce, jusqu'aux plus innocents d'entre-eux (le sourire de la petite fille à la fin l'illustre d'ailleurs fort bien): ce jusqu'au-boutisme dans la peinture psychologique d'ensemble témoigne d'une humanité à la dérive, qui règle toujours ses comptes par le meurtre et la manipulation. Contrairement à ce qui a été dit lors de sa sortie, le film ne doit pas être perçu comme machiste: ici, l'ambiguité règne, si bien que l'on ne sait plus tout à fait de quel côté se situe la perversité et l'art de la manipulation, même si l'obsession castratrice n'est jamais loin. A chaque fois où tout semble bien se passer, on n'est jamais aussi près de l'explosion. C'est l'un des principaux mérites de ce film que d'être toujours sur la corde raide.

Emmené par une troupe d'acteurs parfaits et un cinéaste qui maîtrise son sujet à la perfection, Les Proies, derrière l'apparence d'un film classique et lyrique, porte à bras-le-corps un propos osé et inédit, et excelle à rendre compte d'un microcosme rongé par la misère affective et sexuelle. Un très grand film, à voir absolument.

9/10



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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 22:28

Trouble Every Day est un film d'une puissance trop rare dans le paysage cinématographique français (et mondial) actuel pour tomber dans les abîmes de l'oubli. Un film aussi tripal et dérangeant et se doit d'être reconnu.
De la première à la dernière minute, Trouble Every Day est un film qui s'attache à la sensation, au ressenti. Ainsi la fin abrupte qui en frustrera plus d'un se doit d'être comprise à sa juste valeur: Claire Denis ne s'intéresse pas à une histoire et à une évolution dramatique de l'intrigue, mais à des personnages et leurs tourments. Le propos tient toute sa force dans cette part de mystère et de perversité lancinante qui hante chaque image. Ainsi les tentatives d'explications des agissements des personnages se révèlent-elles brouillonnes et superflues. En décrivant cette lutte quotidienne contre un mal qui ronge les deux personnages principaux de l'intérieur, Trouble every day établit des liens étroits et ambigues qui unissent le plaisir à la souffrance, le sexe à la mort, la pulsion au pouvoir de la chair. Inexorablement, le film de Claire Denis emprisonne le spectateur dans une atmosphère doucereuse, malade et ultra-tendue, chargée de sous-entendus sexuels. La cinéaste française compose une mise en scène sophistiquée, d'un réalisme froid et clinique, d'une poésie atmosphérique, qui instaure une tension sourde par son calme éprouvant, jouant sur l'attente pour mieux déstabiliser lors de deux séquences qui marquent au fer rouge et prennent littéralement aux trippes par leur atrocité sans concession. Si Vincent Gallo et Béatrice Dalle sont incroyables, on sent que Claire Denis s'intéresse moins à leur jeu qu'à leur corps. La cinéaste film au plus près des corps pour rendre compte des désirs tourmentés des deux personnages principaux, de leur impuissance sexuelle, qui les pousse à commettre des actes barbares pour accéder vraiment au plaisir, mais aussi pour s'interroger sur le corps en tant que matière apte à susciter autant le plaisir que le dégoût, la délicatesse que la violence, la pureté que la perversité.

Le film de Claire Denis se révèle très déstabilisant, laissant au spectateur un malaise evanescent longtemps après la projection. Proposition de cinéma inédite, entêtante, viscérale et suprêmement dérangeante, Trouble Every Day fait partie de cette catégorie rare et précieuse des films qui rendent malades.

 9/10



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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 15:20

Durant toute sa carrière, Stanley Kubrick n'aura eu de cesse de développer les thèses humanistes qui lui sont chères. Et si Eyes Wide Shut, son ultime film, se démarque des précédents, c'est que le cinéaste américain emmène son récit sur des terrains plus intimistes, et donc plus proches du spectateur.
Plongée sans complaisance dans les travers de la nature humaine, Eyes Wide Shut est un film à l'atmosphère inoubliable d'étrangeté, de tensions et de fantasmes mêlés, rappelant en cela les meilleures oeuvres lynchiennes, et c'est d'autant plus fascinant que le récit est en fait incroyablement pensé, analysé, construit avec une minutie obsessionnelle (l'architecture de l'histoire s'apparente à une boucle). Oeuvre-testament hantée par la mort, Eyes Wide Shut voit Kubrick se mettre à nu face à ses obsessions, livrant au final un portrait complexe de la nature humaine d'une rigueur psychologique saisissante qui transcende l'analyse de couple: à cet égard, le monologue de Nicole Kidman qui dévoile à son mari son obsession est d'une puissance dévastatrice, un témoignage d'amour absolu qui met en perspective la fragilité extrême de la vie sociale et refuse toute moralité. Réflexion sur l'obsession, le voyeurisme et la tentation de la transgression, Eyes Wide Shut est un film absolu d'ambiguïtés, traversé par une magnifique étude du sexe comme objet de plaisir, de libération, de perversité et de danger. Et tout le paradoxe du propos de Kubrick est là, souligné par la conclusion du film: si le sexe est le moteur de l'adultère et de la tromperie, il est à la fois et indissociablement le facteur de longévité d'un couple. Kubrick pointe la perversité, les obsessions inavouables présentes en chacun de nous. Ici, le civilisé n'est qu'un travestissement qui masque nos pulsions les plus enfouis. Le cinéaste américain prend le parti d'une mise en scène plus classique que pour ses oeuvres précédentes, afin de mieux coller à l'esprit intimiste du récit. Néanmoins, la scène centrale de l'histoire, à savoir l'orgie, se révèle d'une beauté baroque assez stupéfiante. Exigeant, le récit reste pourtant passionnant sur la durée. Eyes Wide Shut offre également à Nicole Kidman son plus grand rôle: elle est incroyable de vérité et de présence.

A mi-chemin entre drame psychologique, thriller envoûtant et conte fantasmagorique, Eyes Wide Shut clôt l'oeuvre monumental d'un cinéaste qui aura marqué pratiquement tous les genres du cinéma, avec au final un seul et même objectif en ligne de mire: questionner l'Homme, dans toute son ambigue complexité.

9/10



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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 15:48

En règle générale, les suites de film n'existent que pour reprendre les mêmes ingrédients que l'oeuvre d'origine, le plus souvent en les dénaturant, l'objectif étant davantage commercial qu'artistique. Avec Kill Bill volume 2, Tarantino a l'intelligence de faire totalement le contraire de ce à quoi l'on pouvait s'attendre, l'imposant au final comme un volet complémentaire au premier, en ce sens qu'il s'y oppose radicalement.
En reprenant le récit là où il s'ait arrêté à la fin du premier épisode, Kill Bill volume 2 étonne rapidement par le contre-pied qu'il réalise. L'histoire change de territoire (les Etats-Unis remplacent le Japon), le ton et les références aussi: si les films de king-fu sont convoqués, c'est bien l'hommage à Sergio Leone qui est ici total. Le scénario garde la même base (la mariée qui assouvi sa vengeance en assassinant un à un les membres de son ancien clan), mais tout a changé: ici, Tarantino met en exergue l'attente qui précède les fulgurances de violence, le calme avant le déchaînement. La galerie de personnages se révèlent l'une des plus hallucinantes vus au cinéma: chacun gagne incroyablement en épaisseur, tous nous éclaboussent de leur prestance, de leur charisme et de leur ambivalence. Bref, ils sont méticuleusement mis en lumière dans ce deuxième volet, contrairement au premier qui se refusait toute étude de personnages un tant soit peu fouillée. Ces êtres héroïsés et inaccesibles de Kill Bill volume 1 sont désormais présentés comme des humains, ils sont filmés dans leur quotidien (le membre masculin qui se fait virer de son boulot de videur de bar, le long face-à-face final dans la maison du chef entre ce-dernier et la Mariée). De plus, Tarantino renoue davantage avec son style, alternant phases de violence et longues séquences dialoguées à la perfection. Les deux moments d'exception du long-métrage sont incontestablement deux face-à-face: celui entre la Mariée et le maître d'arts martiaux, hilarant et génial, puis celui entre la Mariée et Bill, incroyablement tendu et pourtant toujours calme, qui clôt le film de façon extraordinaire. La mise en scène, toujours aussi riche, se focalise davantage sur une tension sourde, une émotion pudique et une mélancolie brumeuse. Comme dans chaque long-métrage de Tarantino, la musique est omniprésente. Même si moins génial que celle du premier volet, la B.O. reste attractive et participe à l'hommage fait aux différents styles fétiches du cinéaste.

Moins jubilatoire, mais plus élégant, plus mature et plus profond que son aîné, Kill Bill volume 2 s'impose comme une oeuvre étonnamment ambitieuse sur le plan narratif, une oeuvre de la sagesse comparée à son flamboyant aîné.

9/10



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  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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