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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 13:47

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Après presque deux décennies de disette, William Friedkin s'affirme avec Bug et maintenant Killer Joe comme le cinéaste américain des seventies qui s'est le mieux adapté à l'époque actuelle sans jamais trahir sa personnalité et son style. Là où des monstres sacrés comme Scorcese ou Coppola affichent, pour l'un, un certain apaisement, et, pour l'autre, une volonté désuette d'un retour en arrière, Friedkin continue de tracer sa route sans rendre de compte à personne et, à l'approche des 80 ans (!), signe l'une de ses oeuvres les plus féroces.
Si le récit semble emprunter la voie du thriller/policier plutôt classique par certains motifs qu'il s'approprie (la dette à la mafia, le recrutement d'un tueur à gages), il n'en reste pas moins déviant par les enjeux qu'il pose (le projet d'assassiner la mère consentit par tout le reste de la famille, "l'avance" du tueur qui consiste à s'offrir les charmes de la jeune soeur) et le climat qu'il instaure (l'action prend place dans une famille de dégénérés). Friedkin pousse les archétypes (le tueur/flic élégant et au sang-froid terrifiant; la jeune fille vierge, innocente et rêveuse; la belle-mère dépravée, aguicheuse, avide de sexe et d'argent) à leur paroxysme pour mieux inverser la tendance dans la dernière ligne droite du récit (où l'explosion des tensions coïncident avec la cohabitation dans un lieu confiné) et dévoiler l'envers, l'intériorité, le hors-champ, des personnages. Killer Joe excelle à rendre compte de ce microcosme de personnages embarqués dans une spirale vertigineuse de violence sur laquelle ils n'ont aucune prise mais qu'ils pensent pourtant maîtriser: la chute n'en sera que plus brutale. La gestion du rythme, monument de tension qui monte crescendo, ainsi que la puissance des interprètes (Matthew McConaughey, Juno Temple et Gina Gershon en tête), accompagnent cette longue descente aux enfers, sur fond de dynamitage en règle des valeurs familiales (réduites à néant dans un final ahurissant où les individualités prennent le dessus jusqu'à la folie) et de l'amour (quoique l'incertitude du plan de coupe final laisse le soin au spectateur de se faire son opinion). Le plus dérangeant dans Killer Joe, c'est cette capacité du cinéaste à superposer un regard cynique à un récit déjà noir comme l'ébène, de telle manière qu'il en résulte un film extrême qui choque autant qu'il défoule (en agissant comme une catharsis) et provoque le rire (comme mécanisme face à l'incertitude morale). Et c'est bien là que le cinéaste nous met face à nos propres contradictions: oui, l'amoralité nous attire, la violence nous fascine... car elles sont en nous. Voilà pourquoi s'insurger contre une dernière partie soi-disant trop excessive serait méconnaître les enjeux même de ce type de cinéma, et dans le même mouvement les pulsions inhérentes à la nature humaine. Jean-Baptiste Thoret était parfaitement clair sur ce point, dans son livre-somme intitulé Le cinéma américain des années 70: la débauche d'énergie, quand elle est trop longtemps réfrénée, aboutit toujours sur une violence démesurée, donc irrationnelle (d'où ce que certains qualifient de "grand-guignol"). La fin de Bug reposait déjà sur le même schéma: quand des êtres radicaux vont au bout de leur logique, cela prend la forme d'une farce pour le spectateur tiède, alors que c'est justement là que les personnages se révèlent vraiment.

Vous l'aurez compris, Killer Joe n'est pas d'un optimisme salutaire, loin s'en faut. Tout ici n'est que vice, délabrement, bêtise humaine, absence de communication, tensions mal maîtrisées, horizon sans espoir. Mais quoi que les personnages tentent de faire pour s'extirper de la boue, ce sont toujours les pulsions qui auront le dernier mot. Friedkin, fidèle à lui-même, est toujours là pour nous le rappeler, et c'est tant mieux. Grand film.

9/10



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Published by julien77140 - dans Les Incontestables
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clovis simard 08/06/2013 22:59

LE COSMOS REND UN HOMMAGE EXCEPTIONNEL.fermaton.over-blog.com

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  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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