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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 18:08

David Lynch est surtout réputé pour donner naissance à des scénarii déroutants et incompréhensibles, si bien que l'on en oublierai presque qu'il s'agit d'un des plus grands metteurs en scène actuels. Mais, là où la plupart de ses précédents films étaient, par leur sens obscur, source de frustration et d'énervement, Mulholland Drive apparaît comme un film hors normes, où le fait de ne pas tout comprendre n'a aucun intérêt tant la pellicule est imprégnée de beauté.
Fabuleux créateurs d'images et d'ambiance, David Lynch parvient ici à réunir toute sa passion et son talent pour accoucher d'un film-somme, mis en scène de façon tout simplement magistrale. Dès les premières minutes, Mulholland Drive happe le spectateur: sens du cadrage millimétré, photographie superbe et musique magnifiquement oppressante. Et, jusqu'à la fin, Lynch conserve cette qualité visuelle, cette ambiance unique dont il a le secret, avec, en option, quelques éclairs de génie absolus distillés avec parcimonie mais avec une polyvalence inouïe: il fait preuve d'aisance aussi bien dans le comique absurde (quand le tueur de seconde zone fait un carnage suite à de rocambolesques rebondissements ou encore lorsque le réalisateur surprend sa femme au lit avec un homme), le lyrisme atmosphérique (la magnifique traversée du jardin des deux actrices principales pour rejoindre une villa) que la noirceur et la tension (la rencontre avec le cow-boy). La fameuse séquence de sexe entre les deux actrices principales est à la fois sulfureuse et bouleversante de vérité, à milles lieues de toute complaisance. Mais le point d'orgue constitue sans doute cette scène hallucinante dans le petit théâtre, où une femme se livre corps et âmes dans un sublime chant d'amour qui se révélera à la fin être un playback: une métaphore absolue d'un art cinématographique, qui, finalement, n'est qu'illusion. Le réalisateur d'Elephant Man est également un directeur d'acteurs extraordinaire. En nous offrant Naomi Watts et Laura Elena Harring comme tête d'affiche, il est à l'origine de l'un des duos les plus intenses depuis de très longues années de cinéma. Superbement secondé par Laura Elena Harring, Naomi Watts, découverte par le public grâce à ce film, trouve ici le plus beau rôle de sa carrière: elle y est constamment bouleversante. Compréhensible pendant presque deux heures, le scénario suit le même schéma que les réalisations précédentes de Lynch. Alors pourquoi la frustration n'est-elle pas au rendez-vous? Tout simplement parce-que, d'une part, le fond se révèle très riche, et d'autre part, parce-que l'on peut tenter d'émettre des interprétations plausibles en se creusant un peu les méninges. Ici, le cinéaste américain s'intéresse à la face sombre d'Hollywood, véritable machine à créer les rêves autant qu'à les détruire, avec une mise en abyme passionnante du Septième Art, où le cinéma entretient des rapports avec des personnalités politiques, et l'art se mêle ainsi à l'argent, la corruption. Le centre névralgique du récit reste la thématique de l'illusion: illusion d'une femme meurtrie qui voudrait en être une autre, illusion d'une femme aveuglé par l'amour et qui se projette une image faussée de la femme qu'elle aime, illusion d'une femme corrompue par la célébrité et qui manipule à sa guise la femme qui l'aime, illusion d'un artiste qui piège son public. Mais Mulholland Drive est aussi (et surtout) une somptueuse et tragique histoire d'amour.

Pour conclure, Mulholland Drive concentre toute la perfection formelle du cinéma de Lynch. Déroutant, torturé, sensuel et oppressant, le film se révèle également bouleversant, si bien que l'incompréhension finale (que l'on peut tout de même déchiffrer dans les grandes lignes) ne provoque ni frustration, ni agaçement, ni ennui. Pari gagné pour David Lynch qui franchit une étape majeure avec Mulholland Drive: perdre le spectateur tout en lui procurant un plaisir inoubliable.

9/10



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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 14:41
Mars Distribution

Film emblématique d’un cinéma italien à son apogée, Nous nous sommes tant aimés est l’une des œuvres majeures d’Ettore Scola. Un film d’une densité, d’une émotion et d’une authenticité comme on en fait (presque) plus aujourd’hui.
 Fortement porté par son sujet, Scola l’illustre à merveille : la mise en scène est élégante, inspirée, poétique, généreuse et respectueuse de ses personnages, dans la lignée des grandes œuvres du cinéma italien. Le beau travail exercé sur la photographie renforce l’esthétique envoûtante adoptée par le cinéaste, qui mêle réalisme social, théâtralité et poésie. Les meilleures idées de mise en scène, qui soutiennent magistralement l’état d’esprit des situations, sont d’ailleurs très subtilement empruntées au théâtre : les monologues du personnage de Nino Manfredi alors qu’il est entouré de nombreux personnages qui sont supposés l’entendre renforce l’aspect comique, le jeu des pensées qui conversent et s’entremêlent dans un superbe ballet de sentiments (notamment dans la scène entre Antonio et Luciana au cinéma) embellie l’émotion. Nous nous sommes tant aimés, c’est avant tout une superbe histoire d’amours et d’amitiés, au plus près des êtres confrontés aux aléas de la vie et au temps qui passe, avec, pour toile de fond, une peinture désenchantée de la société italienne contemporaine. Mais le film d’Ettore Scola va beaucoup plus loin dans sa réflexion, allant même jusqu’à poser des questions essentielles telles que la manière de concilier ses idéaux avec sa vie sociale et intime. Alors que certains font le choix de l’aisance et du conformisme, d’autres persévèrent dans la défense de leurs idéaux, à tout prix. Le film comporte une dimension politique très forte : les personnages principaux sont tous attachés aux idées de justice, de solidarité et d’égalité sociale indispensable à une société devenue trop inégale et individualiste : Nous nous sommes tant aimés se présente comme une ode aux classes populaires, où la solidarité et l’honnêteté prédominent, et, par opposition, comme une critique des classes sociales riches, gangrenées par la corruption de l’argent et destinées à une éternelle solitude. Portrait d’une génération qui a vécu la guerre, le long-métrage montre le climat d’euphorie et de rêve illusoire qui règne à cette époque de retour du front, où la vie semble s’ouvrir sur d’autres horizons. Le réalisateur évite les clichés et ne tombe jamais dans le manichéisme, malgré le regard plein d’ironie porté sur les riches. Ainsi, même Gianni dévoile une faille, une humanité à la fin. De plus, Ettore Scola nourrit son récit d’une déclaration d’amour au cinéma italien qui ne peut laisser insensible, plus particulièrement aux films de Vitorio de Sica, qui apparaît dans le film, ainsi que Frederico Fellini en plein tournage de La Dolce Vita. Nous nous sommes tant aimés présente donc une histoire dense et profonde, mais ce qui étonne le plus, c’est le soin maniaque apporté aux personnages, des principaux jusqu’aux moindres seconds rôles ; on sent qu’Ettore Scola aime ses personnages, il tente de les comprendre, les sonde au plus profond. Ainsi, la femme de Gianni, l’un des seconds rôles du film, est à l’origine d’une réflexion intense sur l’incommunicabilité entre les êtres, l’ouverture au monde que représente la culture, ou encore le fait d’aimer d’un amour non réciproque. La distribution est exceptionnelle : Stefania Sandrelli irradie dans le rôle de Luciana, Vittorio Gassman est parfait ainsi que Stefano Satta Flores, et Giovanna Ralli est touchante dans le rôle de la femme de Gianni, mais, au final, c’est Nino Manfredi qui sort du lot, livrant une composition prodigieuse, aussi jubilatoire dans les séquences comiques qu’intense dans les séquences les plus dramatiques.

 De la première à la dernière image, Nous nous sommes tant aimés apparaît comme une combinaison miraculeuse entre humour et drame, satire et mélancolie, passion et poésie. Une grande œuvre, assurément.

9/10


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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 19:08
Chrysalis Films

Plusieurs fois primé à travers le monde, cette petite perle nordique étonne dès les premières images par son atmosphère, sa sensibilité, et sa relecture du mythe vampiresque dans un cadre pas du tout commercial.
Tout au long du métrage, la mise en scène sidère par sa capacité à alterner gros plans expressifs, plans larges mémorables, et plans-séquences remarquablement construits, dans un même soucis de création d’un véritable objet d’art. Tomas Alfredson atteint le sommet de son talent en nous offrant une véritable leçon de cinéma dans la scène finale de la piscine. L’ambiance, à la fois glaciale et poétique, s’appuie sur un rythme volontairement lent, et distille un poison doucereux dans les veines qui ne lâchent plus les pensées du spectateur durant un long moment. Morse se distingue de la plupart des productions cinématographiques actuelles par sa véritable originalité. En effet, le long-métrage de Tomas Alfredson, tiré d’un roman, réinvente totalement le mythe du vampire au cinéma. Transposé dans un contexte froid et hyper-réaliste, Eli, la vampire de Morse tue pour survivre, vit dans une éternelle solitude, et ressent des émotions humaines. Sa rencontre avec un enfant solitaire, Oskar, reclu sur lui-même et martyrisé par des enfants qu’il rêve de tuer va donner naissance à un amour profond. La lenteur du film, que certains critiquent, sert remarquablement cette idée de la rencontre, du temps nécessaire pour apprendre à se découvrir, et s’aimer. Les deux acteurs principaux, étonnants, donnent corps à cette histoire d’amour entre ces deux solitudes. Mais, et c’est ce qui fait la force des grands films, Morse met toujours sa richesse au service de l’ambiguïté constante: la relation entre la vampire et le garçon est platonique, profonde, mais l’identité sexuelle est brouillée, l’amour et l’asservissement se confondent; l’apparence angélique d’Oskar contraste avec ses états d’âmes meurtris et sadiques (il semble prendre du plaisir après avoir blessé un des élèves qui le martyrisait) ; le fait que le père d’Oskar semble être homosexuel… Les relations et les sentiments des personnages se situent dans les expressions, les non-dits, l’étrangeté des situations : certaines scènes peuvent aussi être interprétées de différentes manières. Chronique de l’enfance, Morse dépeint la cruauté et l’innocence qui caractérisent ces adultes en devenir, mais se perçoit également comme un voyage initiatique pour le personnage principal, qui apprend à découvrir la vie, à se battre, à aimer.

Morse s’impose comme une proposition de cinéma atypique et magistrale, un film d’ambiance lent et glacial autant qu’un récit sensible et profond où les plus humains ne sont pas ceux que l’on croit. Le long-métrage de Tomas Alfredson gagne ses galons de troisième meilleur film de l’année 2009, après The Wrestler et Les Noces rebelles. A voir absolument.

9/10


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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 11:28

DreamWorks Pictures

Après Jarhead, film intéressant mais loin d'être transcendant, Sam Mendes renoue avec certaines thématiques de son magistral American Beauty, avec un contenu tout aussi brillant mais résolument plus sombre.
L'académisme apparent de la mise en scène de Sam Mendes n'est en réalité qu'une illusion qui sert remarquablement le récit: froide, posée et ultra-classique, elle illustre à la perfection les thématiques de l'enfermement, de la solitude et de l'incommunicabilité entre les gens qui accompagnent le scénario. De plus, Mendes se révèle très inspiré dans certains plans d'une force d'évocation aussi subtile qu'époustouflante: le personnage joué par Kate Winslet qui regarde à travers la fenêtre panoramique de sa maison comme s'il était retenu prisonnière, ou encore le personnage de DiCaprio perdu dans la masse lors de son trajet quotidien pour aller au boulot, et, par opposition, le plan où, accoudé à une balustrade, ce même personnage se démarque des autres gens qui passent derrière lui après avoir été convaincu par sa femme de partir vivre en Europe pour réaliser leur rêve. Et que dire du plan final, d'une puissance inouïe, qui prend le spectateur par surprise et le laisse béat d'admiration devant une oeuvre aussi intelligente que Les Noces Rebelles. A l'image d'American Beauty, Les Noces rebelles est un film d'une richesse exceptionnelle. Cette étude de la dérive d'un couple au départ plein d'espoirs frappent par sa puissance émotionnelle et sa violence psychologique rare. Analyse de la vie à deux, du mariage, du fait d'avoir des enfants, et des compromissions illusoires que tout cela exige, le scénario s'ancre dans une réalité intemporelle qui fait toute sa force. Au centre du film, un couple de personnages, un tandem d'acteurs. Kate Winslet, avec une composition d'une vérité et d'une force rare, trouve ici le rôle de sa vie: April Wheeler, une jeune femme idéaliste qui veut vivre pleinement sa vie. Léonardo DiCaprio prête ses traits à Franck Wheeler, un jeune homme également plein d'espoirs et de rêves lors de leur première rencontre: l'acteur livre une bonne interprétation mais qui manque singulièrement de puissance comparée à celle de Kate Winslet. Ce jeune couple, bercé d'une énergie et d'une joie de vivre intense, se promet de réaliser son bonheur. Mais, après le mariage, l'emménagement dans un quartier tranquille et la naissance de deux enfants, les deux personnages s'enfoncent dans la routine d'un quotidien répétitif et ennuyeux. Et là, une descente aux enfers aussi extrême qu'inévitable va les percuter de plein fouet: Franck, qui s'est habitué au "vide désespérant" de son quotidien au point de perdre tout ce qui faisait de lui quelqu'un de différent des autres, ne comprend plus sa femme prisonnière des conventions et qui rêve de plus en plus d'échapper à la routine de la mère de famille modèle... La violence et l'intelligence inouïe des dialogues, la profondeur du scénario et la justesse de l'interprétation atteignent leur paroxysme lors des deux interventions absolument tétanisantes de Michael Shannon: deux séquences anthologiques, d'une violence ahurissante, où les masques tombent, l'hypocrisie est dénoncée, et la vérité éclate, imparable, tel un éclair qui foudroie les protagonistes.

Avec Les Noces rebelles, Sam Mendes encense la nécessité de profiter de la vie, d'échapper aux conventions, de suivre son instinct, de croire en ses rêves, mais le cinéaste offre un constat terrifiant où cette recherche du bonheur est broyé par une société inhumaine et hypocrite qui annihile les aspirations des individus et les prive d'une vie vraiment heureuse. Une oeuvre d'une profondeur immense et d'une noirceur désespérée.

9/10



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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 20:08

Palme d'Or à Cannes en 1976, Taxi Driver est, à la fois, l'un des films emblématiques des seventies, et le meilleur film de son réalisateur. Cette descente aux enfers d'un homme comme les autres doublée d'un portrait saisissant de New-York constitue en effet un moment de cinéma inoubliable.
La mise en scène, à la fois authentique, soignée, forte et maîtrisée, met en relief un personnage, un acteur: De Niro, exceptionnel trouve ici l'un de ses tous meilleurs rôles, dans la peau d'un homme solitaire, ignoré (sa profession de chauffeur de taxi renforce cet anonymat aux yeux des gens), haineux envers sa ville de New-York qu'il considère comme sale, souillée par les gangsters, réseaux de prostitution, et autres trafics de drogues. Si ce personnage intrigue autant, c'est surtout par sa constante ambiguïté: il accepte de travailler dans tous les recoins de la ville y compris les quartiers les plus "sales", qu'il exècre; il ne cesse de critiquer des vices qu'il pratique lui-même (aller dans les cinémas pornos,...). Bref, on dirait que le personnage est inconsciemment masochiste. Ses tentatives d'ouverture sur le monde se finissent toujours par des échecs, le renfermant davantage sur lui-même. Etouffé par la monotonie de son quotidien et la colère refoulée qui l'habite, le personnage est pourtant, en partie grâce à l'immense interprétation de Robert De Niro, déchirant d'humanité, et particulièrement dans une scène, où il demande indirectement de l'aide à un collègue qui ne comprend pas les raisons de son mal-être. Incompris, isolé, il va sombrer dans une spirale de violence inarrêtable. En cela, Taxi Driver est le récit d'une descente aux enfers progressive où le personnage sombre dans la schizophrénie, et se met en tête de sortir une jeune prostituée (magnifiquement incarnée par Jodie Foster à ses débuts) du grief de son patron par tous les moyens, même les plus extrêmes. Après le massacre, d'une grande violence, Scorsese décrit superbement la décadence et la folie d'une société capable de mettre un meurtrier sur un pied d'estale. Il s'intéresse également aux notions de reconnaissance, de célébrité: après ses crimes, le personnage principal fait la une des journaux, et les parents de la prostituée lui témoignent de la gratitude. La fin, particulièrement intéressante, est à l'image de tout le film: redoutablement ambigüe.
 
Récit d'une névrose progressive, portrait peu reluisant de New-York, Taxi Driver est un grand film noir, âpre et subtil, où l'ambiguïté constitue autant un facteur de tension que de fascination. Un grand moment.

9/10



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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 12:13

Emir Kusturica réalise avec Arizona Dream un vrai poème cinématographique, un trésor d'émotions multiples qui nous invite dans un monde paisiblement hallucinogène sans jamais nous perdre en route.
Le talent de Kusturica, c'est de parvenir à faire émaner de chaque plan une poésie à la fois douce et complètement décalée, tout en conservant une capacité magique à faire surgir l'émotion ou le rire de façon inattendu. Pour donner vie au délire de Kusturica, il fallait un casting à la hauteur: on peut dire que le résultat dépasse les espérances. Johnny Depp est tout simplement fabuleux, donnant à son personnage l'énergie et la fascination nécessaire, secondé de manière surprenante par l'interprétation envoûtante de Lili Taylor, qui retranscrit magnifiquement les états d'âmes de cette jeune femme meurtrie, irritante dans un premier temps, puis bouleversante. A noter également les bonnes compositions de Faye Dunaway en mère éprise de liberté, Jerry Lewis en oncle aimant et Vincent Gallo en acteur de seconde zone pédant et maladroit. Dans son aisance à susciter aussi bien le rire que l'émotion, le scénario ferait presque penser à du Chaplin. Mais bon, on en est loin, tout de même... Bref, l'histoire est admirablement solide, agréablement barrée et regorge de thèmes intéressants: la liberté, l'amour, l'amitié, les relations filiales et familiales. Mais au-delà de ça, Arizona Dream est surtout un film qui exalte la puissance de l'imaginaire, des rêves. Tout, de la mise en scène inspirée au scénario tragi-comique en passant par la partition musicale (a priori complètement inadaptée, et pourtant, quelle merveille), participe à instaurer ce climat unique, addictif et rêveur que l'on ne voudrait jamais quitter.
Débridé mais lucide, tragique mais loufoque, comique mais émouvant, Arizona Dream joue sur de multiples tableaux et réussit à tous les niveaux. Voilà un véritable film, une vraie machine à rêves, comme rarement les cinéastes ont l'inventivité de créer. Arizona Dream, au-delà de livrer un portrait de l'Amérique, présente des vrais personnages auxquels on s'attache tous, et là, comme par magie, l'émotion la plus pure et la plus puissante naît. C'est cela, du grand art.

 9/10



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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 11:02

BUG

Metropolitan FilmExport

Avec Bug, William Friedkin signe un retour fracassant au cinéma, où son sens de l'immoralité et de l'expression de la souffrance s'expriment de manière brillante. Dans ce huis-clos radical et étouffant, il donne autant à s'émouvoir qu'à réfléchir, à déranger qu'à fasciner. La sortie discrète de ce film est d'autant plus injuste qu'il s'agit d'une oeuvre exceptionnelle et monstrueuse.
Bug se compose de deux parties radicalement opposées: la première, simple, classique, pose tranquillement le cadre et les protagonistes de l'histoire, et dévoile au spectateur la naissance d'un amour entre deux personnes meurtries, mais contient déjà quelques éléments intrigants susceptibles d'instaurer une tension sourde. La transition avec la seconde partie, à savoir la scène où les deux personnages font l'amour, ne paraît décisive, et pourtant, elle constitue le déclenchement de tout ce qui va suivre. La suite, descente aux enfers progressive, organique et délirante, atteint son apogée avec une dernière demi-heure démentielle, amenée à diviser, où l'on assiste à la fois ahuri face à ce déluge de folie furieuse et profondément triste quant à la déliquescence totale de la raison des deux protagonistes. Métaphore d'une société américaine sécuritaire et paranoïaque, craintive du monde extérieur, dénuée de toute notion de confiance et malmenant psychologiquement ses soldats, Bug est avant tout une histoire d'amour. Une histoire d'amour démente, tripale et poignante entre un homme psychologiquement délirant et une femme esseulée, brisée par la vie, qui réapprend à vivre au contact de cet homme, et accepte à aller jusqu'au bout de la folie de son amour pour ne pas le perdre. Ce récit d'une rencontre entre deux âmes seules et torturées voit ses deux personnages principaux développer petit à petit une répulsion craintive, d'une ampleur démesurée, contre la société. L'une des qualités majeurs du film, c'est sa capacité à épouser le fond et la forme au service de son sujet. Ainsi, Bug est à l'image de son thème principal: calme en apparence, puis terrifiant, torturé et excessif, mais aussi terriblement humain. Le malaise qui s'écoule progressivement dans le corps du spectateur est un malaise sain, c'est-à-dire qui incite à une réflexion profonde et intelligente. Mais le véritable coup de génie de Friedkin, c'est, tout en créant un film sur la folie, de ne jamais décrédibiliser la soi-disant machination gouvernementale dont les deux protagonistes principaux pensent être les victimes, de conserver un voile de mystère autour de leur délire paranoïaque, car le spectateur est ainsi totalement immergé dans l'histoire, il s'identifie aux deux protagonistes et se surprend à être progressivement envahit par une certaine paranoïa: Bug est ainsi une oeuvre-somme sur la folie, d'une intelligence hors normes dans sa façon de parvenir comme rarement à impliquer le spectateur dans les méandres de son sujet. Le film reposant sur un mécanisme très théâtral, l'interprétation tient donc une place essentielle: en effet, à l'écran, tout repose sur les épaules des deux acteurs principaux, qui surpassent de loin toutes les espérances. Ashley Judd, littéralement possédée dans son personnage aveuglé par l'espérance, trouve ici le plus grand et le plus ambitieux rôle de sa carrière, et le méconnu Michael Shannon livre une composition riche et totalement stupéfiante, timide et posé dans un premier temps, puis hystérique et flippant dans la suite. Pour se convaincre de la performance inouïe des deux acteurs, il suffit de voir avec quelle maestria ils parviennent à illustrer l'évolution progressive de leur personnage vers l'enfer.
Dans Bug, la puissance des comédiens et la force du scénario suffisent à marquer durablement le spectateur. Friedkin y pousse son sens de la créativité débridée à son paroxysme, et livre une oeuvre-somme, démentielle et unique. Un film d'une ambiguïté fascinante, aussi bien sur le fond que la forme, et qui instaure une terreur et une tristesse croissantes. Une expérience de cinéma imprévisible, habitée, jusqu'au-boutiste, totale et inédite, qui se conclut sur vingt dernière minutes absolument ahurissantes, véritable apothéose de violence insoutenable, de folie excessive et d'émotion sourde. 9/10



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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 18:58

ARP Sélection

Troisième long-métrage de Lodge Kerrigan, Keane est une perle car il fait partie de la catégorie très rare des films au style ultra-réaliste, lent et quasi-documentaire qui parviennent non seulement à éviter le moindre ennui, mais en plus à procurer des émotions terriblement intenses.
Lodge Kerrigan maîtrise la science de l'épure narrative et formelle à la perfection: chaque instant est bouleversant de simplicité, d'évidence, et de beauté tragique. Rarement le cinéma n'aura atteint un tel degré de vérité et de sincérité. En évitant tout artifice ou autres tire-larmes, Kerrigan parvient à susciter l'intérêt où d'autres auraient provoqué l'ennui, et son sens de la mise en scène rend chaque plan étonnamment hypnotisant, aidé en cela il faut bien l'avouer par la performance hallucinante de Damian Lewis. En effet, l'acteur britannique, présent sur chaque image, livre une composition hors normes, donnant vie à son personnage avec une force et une fragilité sidérantes traduisant les états d'âmes de cet homme brisé, sans jamais sombrer dans l'outrance. Ainsi, le film suit le parcours de William Keane, homme détruit par la disparition de sa fille, sombrant dans la schizophrénie, tiraillé entre la haine qu'il éprouve pour le kidnappeur et le remords qui le ronge pour ne pas avoir été vigilant, revenant souvent sur les lieux de drame comme pour revenir dans le passé et empêcher l'enlèvement. On assiste dans un premier temps à sa lente et terrible déchéance, pour ensuite partager son bonheur, ses doutes, et ses douleurs dans l'espoir d'une hypothétique renaissance. La fin, où Keane revient sur les lieux de la disparition de sa fille avec Kira, clôt magnifiquement le film sur un sentiment à la fois d'espoir et de tristesse. Le scénario, minimaliste, pose des questions fortes: comment réapprendre à vivre après la disparition d'un être cher? Le film s'attache également à un côté social profondément authentique: la difficulté de vivre dans une société cruelle et individualiste lorsqu'on possède faibles ressources financières, l'indifférence des gens, le fait de ne pas avoir de domicile fixe, la complexité des relations conjugales, bref, le film brasse large.
Keane est une oeuvre puissante, épurée à l'extrême, réalisée dans un soucis de vérité et de pureté absolues. Keane, c'est également un personnage, profond et complexe, magistralement interprété par un acteur aussi talentueux qu'inconnu. Keane, c'est tout simplement le réalisme, l'émotion, la beauté et le tragique dans leur plus simple appareil. Bouleversant de modestie et de force conjuguées. Un film méconnu à voir absolument.

 9/10



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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 15:54

Wild Bunch

Au-delà d'être un moment de cinéma inoubliable, The Wrestler est le film qui, en prouvant l'éclectisme de son auteur, impose Darren Aronofsky comme l'un des plus grands cinéastes actuels.
Le scénario utilise la simplicité avec une telle honnêteté que le réalisme social et la profondeur émotionnelle sont omniprésents. Les personnages sont admirablement écrits, en particulier le personnage principal: Randy est une gloire du catch déchue, enfermé dans un quotidien financièrement difficile et une solitude pesante, qui ne se produit plus que dans de petites salles de quartier et travaille dans un supermarché. Sa vie est une succession de petit bonheur et de grande désillusions. Jusqu'au jour où une crise cardiaque lui apprend qu'il ne pourra plus jamais pratiquer de catch. Encore plus désespéré, Randy va être sauvé par l'amitié qu'il porte à une strip-teaseuse, qui lui redonne goût à la vie et l'encourage à renouer des liens avec sa fille, qu'il a abandonné au profit de sa célébrité passée. Il retrouve l'amour de sa fille, et regagne espoir en la vie. Mais cette relation finira mal, et Randy se persuadera que le catch est l'unique remède pour être aimé des autres, ce qui le conduira au suicide final, d'une beauté profondément mélancolique. Le personnage est joué par un Mickey Rourke qui signe un retour en état de grâce, transcendé par la proximité du personnage avec sa propre vie, et livre une interprétation au-delà des mots tant elle émeut aux larmes. Pour compléter le casting principal, Rourke est soutenu par la sublime et fragile Marisa Tomei ainsi que la mystérieuse et surprenante Evan Rachel Wood. Après les démonstrations visuelles de ses trois précédentes long-métrages, Aronofsky s'est tourné vers une oeuvre beaucoup plus classique, prouvant par ailleurs la richesse et la qualité de son talent avec une audace rarement vu chez un cinéaste (qui pourrait se vanter d'être aussi à l'aise pour créer des déluges pyrotechniques et philosophiques tels que The Fountain que des drames nostalgiques et poignants tels que The Wrestler?). Mais le réalisateur de Requiem for a dream renoue par moments avec la force visuelle si caractéristique du reste de sa filmographie, appuyé en cela par une musique discrète mais agréable ainsi qu'une photographie magnifique.
Au final, tout, de la prestation exceptionnelle des acteurs jusqu'à la modestie et l'intelligence de la mise en scène en passant par la sincérité du scénario, concourt à faire de The Wrestler un drame bouleversant d'une pureté absolue, d'une émotion transcendante et d'une mélancolie qui brise le coeur.

10/10



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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 23:07

En 1949, Carol Reed signait l'un des films les plus renommés du cinéma américain. Le spectateur se rend vite compte que cette réputation n'est pas usurpée, tant Le Troisième Homme tient toute ses promesses.
Ce film policier retrace l'enquête d'un homme qui cherche à découvrir la vérité sur la mort de son meilleur ami. Le scénario part de ce postulat, et maintient un suspens et un plaisir maximum sur toute sa longueur. On est vite happé par le mystère de l'intrigue et des personnages, en s'identifiant au personnage principal qui, aveuglé par sa recherche de la vérité, n'hésite pas à se mettre en danger. En prenant pour cadre de son enquête la Vienne meurtrie d'après-guerre, Carol Reed signe un coup de génie: le film trouve à la fois un intérêt historique et un apport visuel inestimable qui accentue l'ambiance sombre et inquiétante du propos, d'autant plus qu'elle est magnifiée par l'une des plus belles photographies que le Septième Art nous ait donné, toute en contrastes de luminosité et de jeux d'ombres. Ainsi, très rarement la mise en scène n'aura aussi bien servi son propos. La maîtrise absolue de la mise en scène, son aisance à instaurer une véritable atmosphère en quelques gros plans ou autres plans d'ensemble, impose Le Troisième Homme comme le monument du film policier. Le scénario, sur fond de trafics obscures, nous plonge dans un premier temps dans une enquête passionnante, pour ensuite se transformer en chasse à l'homme haletante. En plus de s'accorder une dimension politique avec en toile de fond la guerre froide et les persécutions des russes, il s'interroge sur la part de mystère qui sévit en chacun de nous, et surtout sur l'ambivalence de l'homme, à travers le personnage d'Harry Lime: en effet, selon les visions contradictoires de chacun des autres personnages, Lime apparaît à la fois comme un homme détaché des relations humaines et prêt à commettre indirectement les pires atrocités pour se faire de l'argent, mais aussi comme un être fascinant, charismatique et capable de susciter de la compassion (lors de sa mort, sublime moment où, blessé, il tente d'échapper à la police, grimpe péniblement un escalier et passe ses doigts à travers la grille fermée des égouts, à la recherche d'une liberté qui s'envole sous ses yeux). A travers les personnages joués par Joseph Cotten et Allida Valli, le long-métrage s'intéresse également aux notions d'amour, de trahison, de conscience et de pardon (le très beau plan-séquence final montre d'ailleurs que la femme ne pardonne pas l'homme d'avoir traqué Harry Lime). Un film grandiose servi par le célèbre thème musical à la cithare d'Anton Karas qui, a priori peu adapté à l'ambiance, colle finalement parfaitement, et une troupe d'acteurs prestigieux: Joseph Cotten et Alida Valli sont superbes, tandis qu'Orson Welles, très peu visible à l'écran (pour mieux entourer de mystère son personnage), impose sa prestance, et rend mémorable chacune de ses apparitions tout en occupant de façon fantomatique chaque scène où il s'absente.
Sublimé par un somptueux sens du cadrage et une mise en lumière hors du commun, le film de Carol Reed constitue une sorte d'apothéose du film noir, axé sur trois points majeurs: une ambiance, une ville et un personnage. Parsemé de séquences mémorables, avec pour sommet la couse-poursuite anthologique dans les égouts de Vienne, Le Troisième Homme fait partie de ces inoubliables classiques du Septième Art qui ne vieilliront jamais.

10/10



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Présentation

  • : Le Point Critique
  • Le Point Critique
  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • julien77140
  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.

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