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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 18:33

http://nicolinux.fr/wp-content/2009/12/tetro-coppola.jpg

Au-delà de la simple symbolique entretenue avec les personnages du récit, le premier plan du film (un papillon attiré par la lumière d'une lampe) apparaît comme l'illustration de l'oeuvre en elle-même: Tetro est un film hypnotique, d'une beauté incandescente, mais toujours à deux doigts de se brûler les ailes.
Passés une introduction et un générique d'une grande beauté graphique, Coppola nous sidère d'entrée de jeu. En quatre plans, il instaure une atmosphère, faite d'ombres opaques, de lumières tamisées, mais aussi de chaudes sonorités, celles de l'Argentine: le spectateur vit littéralement au rythme, à la moiteur et à le sensualité de ces rues de Buenos Aires, de nuit. L'ambiance sonore est d'une telle précision, les cadres et la composition sont d'une telle perfection, que le spectateur, plus que de voir ou d'entendre, a l'impression de sentir, de ressentir la singularité de ce lieu. Tetro baigne dans un noir et blanc fabuleux, parsemé de flash-backs en couleur comme autant de réminiscences, de visions imaginées d'un passé mystérieux qui se dévoile progressivement. A de nombreux égards, Tetro apparaît comme un film-somme du cinéaste. D'abord, par son propos éminemment personnel (que Coppola a écrit lui-même), mais aussi par sa manière particulière de jeter des ponts plus ou moins voyants avec le reste de la filmographie du cinéaste: la figure paternelle imposante et les relations familiales dans un sens plus large (Le parrain, Rusty James), le recours au noir et blanc (Rusty james), le récit en forme de tragédie antique (Le parrain), la tendance opératique de la mis en scène (Le parrain, Dracula). De façon plus imagée, Tetro est le pendant de Dracula: en effet, n'est-il pas question, ici, d'une figure paternelle trop imposante qui, en étouffant son fils, en le renvoyant parmi les ombres, le vampirise, littéralement? Les non-dits, les secrets inavouables, et les tensions au sein de cette famille sont mis en exergue par l'omniprésence de l'art. Coppola s'interroge sur le génie artistique, sa propension à détruire la relation humaine en profitant de son statut pour assouvir ses moindres désirs, et en étouffant toute tentative de son entourage pour suivre sa voie (l'oncle concertiste, le fils écrivain). Nous ne nous étalerons pas sur le parallèle à faire entre le cinéaste lui-même et sa propre famille (parents musiciens, fille cinéaste), mais avouons que tout cela prend une dimension assez troublante. La rivalité a-t-elle été aussi pregnante dans sa propre famille? Le choix du noir et blanc est en fait l'illustration même de ce récit fait d'ombre et de lumière. Coppola met en exergue le caractère destructeur de l'art, use de nombreuses symboliques. Tetro vit dans l'ombre de son père, de la vie, et passe son temps à projeter la lumière sur les autres (il s'occupe de la lumière dans les représentations théâtrales). Dans Tetro, l'art et la vie s'influencent mutuellement. A l'image de Coppola lui-même, Tetro puise dans ce qu'il a vécu pour nourrir son oeuvre. Et le récit, par un vertigineux jeu de miroirs (des destins qui s'imitent; des motifs qui se répètent, comme l'accident de voiture ou la jambe dans le plâtre), revêt aussi une dimension symbolique et évocatrice, où l'intime devient épique, où l'art prend littéralement vie. La grande force de Tetro, c'est qu'il s'envisage aussi bien concrètement que symboliquement. Pendant plus de deux heures, par-delà l'omniprésence de l'art au sein du récit, nous assistons à un film dont l'histoire se cherche, la plastique expérimente. En cela, Coppola questionne les étapes principales de création d'un film: l'histoire et la mise en scène. Tetro est une représentation, une symbolique, par son contenu, autant qu'une démonstration concrète dans son identité même. Plus qu'une illustration en tant qu'oeuvre artistique achevé, il est l'illustration du processus de création artistique, de son évolution. Tetro est tout à la fois un film sur l'art, une oeuvre d'art et une oeuvre d'art entrain d'être créé. C'est un film d'explorateur passionné, d'innovateur boulimique, d'où l'abondance de symboles dans le récit, et la démonstration esthétique d'une mise en scène consciente de sa propre virtuosité. En ce sens là, Coppola semble vouloir retrouver une nouvelle jeunesse, une période où tout reste encore à découvrir. Le cinéaste a aussi fait des merveilles avec le casting: outre le génial Vincent Gallo, Tetro est l'occasion d'une confirmation (Maribel Verdu, éblouissante) et d'une découverte (Alden Ehrenreich, étonnant de naturel). Prodigieux pendant presque deux heures, le film souffre néanmoins d'un épilogue opératique moins convaincant: les ficelles se desserrent, avec son cortège de considérations psychologiques (voire psychanalytiques) un peu encombrantes. Pourtant, il faut peut-être rechercher l'explication de la fascination toute singulière qu'exerce le dernier film de Coppola dans son extrême fragilité: puissant, démesuré, Tetro est pourtant toujours à deux doigts de sombrer dans le grotesque.

Même si la dernière demi-heure frise le trop-plein, Tetro est un film qui témoigne d'une soif inépuisable de créativité, qui affirme la puissance démesurée de l'art, et s'impose comme un choc esthétique, symbolique et émotionnel d'une ampleur rare. Avec Tetro, Coppola signe peut-être son film le plus émouvant.

9/10

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Published by julien77140 - dans Les Incontestables
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commentaires

CHRISTOPHE LEFEVRE 01/03/2012 00:04

Le meilleur film de 2009 : un chef-d'oeuvre, pour moi...

Chris 17/02/2012 00:07

Excellent film, je partage ton avis à 100 % : http://www.christoblog.net/article-tetro-82274346.html

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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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