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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 16:27

EuropaCorp Distribution 

Confortée à quelques mois de la sortie du film par une bande-annonce qui faisait à elle seule office d'oeuvre d'art, l'impatience était à son comble... le rêve d'assister à un pur nirvana cinématographique hantait chaque pensée. A la sortie du nouveau film de Terrence Malick, force est de constater que l'attente était beaucoup trop forte, les espoirs placés beaucoup trop hauts... et le constat s'impose, inexorablement, terriblement, difficile à avouer: la déception est à la hauteur de l'attente, immense.
Tree of Life est l'un des projets les plus ambitieux du cinéma, une entreprise démesurée où le sublime côtoie le risible, la fascination s'allie à l'ennui. La densité du travail formel est stupéfiante: cette symphonie de sens atteint à certains moments un point d'incandescence, de magnificence visuelle rarement égalée. Seulement ici, la beauté plastique semble n'exister que pour elle. Tree of Life accuse totalement le coup narrativement. Pour son dernier film, Terrence Malick tente, ose, et va jusqu'au bout de ses idées, pour atteindre son objectif ultime (par ailleurs louable): filmer le tumulte et la beauté de la vie en accédant à l'abstraction. Ainsi, son film écarte le plus possible tout développement narratif, dans le but de transcrire une symphonie sur l'histoire des hommes où les émotions seraient traitées avec le plus de pureté possible et la spontanéité la plus naturelle. Seulement, le cinéaste américain organise son récit, aussi abstrait puisse-t-il paraître, en chapitres qui laissent transparaître une structure trop mécanique. De plus, à l'inverse des autres films du cinéaste où elle était toujours utilisé à bon escient, la voix-off se révèle ici la plupart du temps creuse et redondante. Tree of Life, qui se veut être une ôde à la vie en même temps qu'un voyage initiatique sur l'acceptation de la mort, se vautre en fait dans des considérations mystiques, dans un discours plein de symboliques et de paroles religieuses, assénées sans une once de recul ou de lucidité. Tree of Life brasse les thématiques habituelles du cinéaste, mais, pour la première fois dans sa filmographie, Terrence Malick déçoit vraiment par son incapacité, voire pire, son parti pris volontaire à ne pas rendre compte de l'humain dans sa globalité: ici, tout est envisagé sous un angle religieux. Le panthéisme habituel du cinéaste, bien qu'il soit toujours présent, semble ici laisser place à un discours beaucoup plus chrétien, et donc restrictif. Tree of Life est une fresque sur la place de l'homme au sein de la nature, qui confronte nos petites destinées à l'immensité de l'univers. Le récit conte le parcours d'un homme qui se rappelle son enfance, et une tragédie familiale à laquelle il se retrouve confronté. La partie centrale, sur le quotidien du garçon, rend compte de l'atmosphère de l'enfance, de la vision pleine de curiosité que l'on porte sur le monde et des interrogations qui s'y rapportent: si cet aspect se révèle particulièrement intéressant, le cinéaste tombe dans la répétition et cette partie s'étire trop en longueur pour ne pas finir par susciter l'ennui. Toute une partie est consacrée à la naissance de l'univers: si la démonstration tient de l'opportunisme prétentieux, elle aligne des images somptueuses. Les séquences avec Sean Penn sont les plus faibles: elles veulent agir en contre-point avec le reste du film, mais restent d'une froideur assez frustrante. Si le trop-plein symbolique du film peut dérouter dans sa globalité, il sombre dans l'indigeste avec une conclusion édifiante de naïveté, filmée avec une austérité étonnante qui annihile toute émotion.

 Magistralement mis en image, ce poème métaphysique prouve une nouvelle aux plus récalcitrants que Terrence Malick est le plus grand créateur d'images actuel. Seulement, Tree of Life pêche par un récit bancal et frustrant. Le plus condamnable, c'est que Malick fait plus qu'échouer à toucher l'universalité pour un sujet qui se devait d'y prétendre, il évite volontairement de l'atteindre. Sur un thème similaire (l'acceptation du deuil), Darren Aronofsky a fait beaucoup mieux avec le sublime The Fountain.

4/10



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Published by julien77140 - dans Les Acceptables
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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 15:26

Etonnament, Sleuth est un film oublié de Mankiewicz, alors qu'il est considéré par beaucoup comme le chef-d'oeuvre du cinéaste.
Avec le recul, Sleuth se perçoit comme un film purement théâtral: ici, tout repose intégralement sur la solidité du scénario et la prestation des acteurs. En effet, Mankiewicz, le réalisateur,  s'efface la plupart du temps derrière son sujet. Toutefois, l'on ressent la maîtrise du cinéaste dans sa gestion parfaite du rythme (les rebondissements sont admirablement préparés et amenés), de l'espace (on ne se rend pratiquement pas compte que toute l'histoire se déroule dans un cadre très limité) et du temps (le pari de ne pas ennuyer pendant 2h18 est réussi). Harold Pinter, célèbre dramaturge, spécialiste de la manipulation psychologique, est à l'origine du script: Sleuth est un récit d'une rigueur cartésienne, qui distille rebondissements et tension avec habileté, élégance et parcimonie. En mêlant humour noir british, intrigue policière et peinture sociale, l'histoire marque par son aspect schizophrène: Sleuth est un récit qui, sous des airs de duel psychologique remplit de jeux de masque et de faux-semblants, dissimule un propos sous-jacent d'une justesse admirable sur la lutte des classes, l'échec et l'humiliation. Que ce soit avec des répliques ouvertement brutales, des petites phrases pleine de cynisme ou d'une lutte d'esprit tout en finesse, Sleuth garde toujours en point de mire ses objets de réflexion. Au début, le récit plonge le spectateur dans une ambiance aristocratique, élégante, typiquement british, pour mieux faire craqueler la morale et les apparences vers la fin. Outre de mettre en scène un scénario virtuose, le dernier film de Mankiewicz est aussi l'occasion d'un duel au sommet entre Laurence Olivier, parfait du début à la fin, et Michael Caine, à l'image de son personnage (fade au début, hallucinant sur la fin).

Sleuth est un film rare dans tous les sens du terme. Mankiewicz clot sa filmographie avec cette histoire dense, intense, gorgée de rebondissements incroyables et jamais gratuits, un véritable modèle du genre qui fait preuve d'une inventivité dont on n'est plus capable aujourd'hui.

8/10



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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 16:23

La sublime Marilyn Monroe hypnotise littéralement ce western atypique et marquant, pour le plus grand plaisir du spectateur.
Pour sa première et unique incursion dans le western, il est intéressant de remarquer comment Otto Preminger se débarrasse des procédés narratifs du genre pour ne s'intéresser principalement qu'à ses personnages, et, par extension, leurs interprètes. A ce titre, le duo principal fonctionne à merveille: Marilyn Monroe est resplendissante, et Robert Mitchum imposant. Ils font preuve d'une complémentarité et d'une complicité de jeu exceptionnelles, qui fait vraiment plaisir à voir. Accompagné d'interventions musicales admirables, Rivière sans retour se démarque donc des westerns habituels dans son architecture narrative et son point de vue sur les personnages. Le scénario est plus fin, plus axé sur la complexité des relations qui unissent (ou éloignent) les personnages. Ici, point de duels au soleil ou de fusillades à tout bout de champ: les enjeux sont plus humains et plus dramatiques, plus ancrés dans une situation sociale que dans une quelconque héroïsation. Et si le récit se clôt sur un duel au pistolet, c'est pour mettre fin au parcours d'un personnage en perte d'humanité constante. Mais au final, l'obstacle qui aura été le plus dangereux pour les héros n'est autre que la nature (un fleuve déchaîné, une cascade). Seul bémol: une tendance à enfermer les indiens dans les clichés habituels, là où les autres personnages sont traités sans manichéisme.

Au-delà du magnifique couple de cinéma qu'il révèle, Rivière sans retour est un grand film classique, un véritable plaisir de cinéphile qui échappe aux plaies du temps qui passe.

8/10



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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 15:32

Réalisateur de bon nombre de films devenus cultes (Fame et Midnight Express en tête), Alan Parker signe avec Mississippi Burning une oeuvre sans surprises mais d'une force étonnante, l'une des pièces maîtresses de sa filmographie.
Basé sur le canevas habituel des deux flics que tout oppose obligés de s'associer, le récit s'organise de manière très classique. La force de Mississippi Burning, c'est la mise en scène implacable d'Alan Parker conjuguée au brio de l'interprétation. Gene Hackman est, comme souvent, parfait: il trouve le juste équilibre entre virilité et sensibilité, à l'inverse de Willem Dafoe, plus sobre. Jusqu'aux seconds rôles, l'interprétation est solide: en témoigne la composition marquante de Frances McDormand. Parker excelle à rendre compte du quotidien d'une petite bourgade du fin fond des Etas-Unis, engluée dans ses traditions, son puritanisme, et sa haine de l'étranger. Outre son aspect évidemment dénonciateur du racisme, le récit pose une question éminemment intéressante: comment changer une mentalité entretenue depuis des décennies? Comment s'extirper de préjugés raciaux quand on est conditionné dans la haine depuis l'enfance? A cet égard, la plus belle réplique du film, attribuée à Frances McDormand, met parfaitement en lumière l'ambiguité des choses: "On ne naît pas avec la haine. On l'apprend. On la respire." Rajoutant même avec une pointe de désespoir: "On l'épouse." Ainsi, le film nuance quelque peu ces personnages qui agissent aveuglément, utilisant l"humiliation et la violence pour servir leur idéologie excécrable. Dans la deuxième partie, le cinéaste américain s'interroge sur les solutions à adopter pour résoudre ce problème, à l'instar des policiers hésitant sur la technique d'intervention (usage de la force, de la violence, ou pas?). Au final, c'est par l'intimidation et la manipulation, sans avoir recours à la violence, que la police viendra à bout de cette communauté raciste.

Mississippi Burning fait partie de ces oeuvres qui prouvent que classicisme ne rime pas forcément avec académisme. Un film intense, révoltant, et prenant, l'un des meilleurs d'Alan Parker.

8/10



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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 13:05

Inexplicablement sortie en DVD sans passer par les écrans de cinéma, Blood Island fait partie de ces perles injustement oubliées qu'il faut impérativement découvrir.
Présenté et vendu comme un vulgaire slasher pour adolescent, cet ovni venu tout droit de Corée confirme sur presque deux heures cette tendance qui semble se généraliser: les films coréens manifestent une énergie et une vitalité tout simplement démentes, à mille lieues des productions occidentales, qui pour la plupart se complaisent dans leur propre manque d'idées. Blood Island est un film boulimique, qui crache son envie de cinéma à la gueule du spectateur: en mélangeant chronique sociale, film de vengeance, drame humain, poésie morbide et désenchantée, le cinéaste crée une osmose magique, une synthèse parfaite de ce que le cinéma oriental peut faire de mieux. Le film trouve son point d'incandescence dans ces quelques instants fugitifs où fusionnent la barbarie et la poésie, la violence et la douceur, et c'est une sensation très rarement éprouvée au cinéma que le spectateur ressent alors: on est bouleversé et horrifié dans le même mouvement (à ce titre, les 10 dernières minutes sont anthologiques). Passée une introduction un peu trop étirée, Blood Island passe à la vitesse supérieure. Une fois que le récit prend l'île pour cadre, le spectateur découvre un microcosme englué dans des traditions passéistes, machistes, où les hommes règnent sans partage en n'hésitant pas à user de violence et d'humiliations sur leur femme, sous le regard passivement approbateur des vieilles dames de l'île. Métaphore d'une société coréenne où la condition de la femme est purement et simplement niée, Blood Island met en scène un duo de personnages féminins extraordinaire de complexité. Hae-Won, qui revient passer quelques jours sur l'île de son enfance, est une jeune femme assez recentrée sur elle-même. Bok-Nam est son amie d'enfance, qui a toujours vécu sur l'île, et qui subit des humiliations physiques et psychologiques au quotidien. Le traitement des personnages fait preuve d'une subtilité d'écriture étonnante: si, dans un premier temps, le récit propose une identification au personnage d'Hae-Won, une séquence clée, vers la fin, amène à reconsidérer entièrement les choses, et met en lumière l'individualisme de la jeune femme. Au final, c'est bien Bok-Nam qui émeut le plus: le spectateur ressent profondément les brimades quotidiennes qu'elle subit, et l'indifférence terrifiante des habitants de l'île. Après un événement tragique, tout s'enchaîne, inexorablement, vers le bain de sang: on le pressent, cette haine trop longtemps accumulée, trop longtemps retenue, va exploser dans un accès de barbarie tel que seul la mort pourra finalement apaiser sa vie ruinée. A cet égard, la seconde partie du film aligne les séquences-chocs, s'autorisant même quelques séquences à forte symbolique sexuelle, osées, mais jamais gratuites (elles traduisent un lien troublé ou un caractère des personnages), ce qui explique pourquoi le gouvernement coréen a censuré le film. Dans Blood Island, les personnages vivants sur l'île sont prisonniers de ce bout de terre perdu au milieu de l'océan qui semble catalyser l'instinct primal de chacun: ils ne peuvent échapper à leur condition.Contrairement à ce que certains ont pu penser, Blood Island ne fait aucunement l'apologie de la veangeance, de la révolte barbare face à l'oppression. Le cinéaste filme juste avec compassion le destin gâché d'une femme détruite par son environnement, de façon implacable. Sous les traits de Bok-Nam, La belleYoung-hee Seo est magistrale de fragilité et de cruauté mêlées. Et que dire de ce sublime fondu enchaîné final, véritable proposition de cinéma autant que métaphore poétique. 

Grand film féministe sur l'injustice et la soumission parsemé de séquences marquantes, Blood Island est une proposition de cinéma hybride, qui, sous des allures de film d'horreur, cache un drame humain d'une tristesse abyssale.

9/10



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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 11:43

A bout de course est l'occasion inespérée de découvrir des talents de Sidney Lumet que l'on ne soupçonnait pas. En effet, Lumet, habituellement cantonné dans les films policiers, opère ici dans un registre inhabituel pour lui, et s'impose, avec ce seul film, comme un grand cinéaste de l'émotion.
Pendant presque deux heures, A bout de course se vit comme une plongée à la fois sensible et sincère au sein d'une famille pas comme les autres. Admirablement écrit, le scénario développe des personnages tous plus attachants les uns que les autres, en laissant une liberté aux acteurs qui les incarnent. Cette liberté est palpable tout au long du film: chaque personnage est extraordinaire de naturel, de spontanéité et d'humanité, et la pléiade d'acteurs est exceptionnelle (avec, en premier lieu, Christine Lahti, qui irradie le film de sa beauté fragile, et River Phoenix, particulièrement touchant dans la peau d'un adolescent tiraillé entre sa famille et son désir personnel). L'histoire, poignante, amène le spectateur à s'interroger sur le sens de la famille, le poids du passé, de la responsabilité et de l'engagement. Le récit suit plus particulièrement le parcours de l'adolescent, partagé entre sa soif de liberté (son amour pour une fille, son destin musical) et sa famille, qui fuit constamment la police depuis que les parents ont commis un attentat politique. Petit à petit naît un sentiment de révolte à l'égard des parents qui lui font indirectement payer un crime qu'il n'a pas commis. En toile de fond, A bout de course s'intéresse à l'ambiguité de l'engagement idéologique: se battre pour ses idées nécessite-t-il de sacrifier sa vie? De sacrifier celle des autres (de façon directe, avec le garde tué malencontreusement au cours de l'attentat, et indirectement, avec les enfants qui sont obligés de suivre leurs parents dans la cavale)? Sans pour autant négliger cette portée politique, Lumet met en avant la mouvance des sentiments, l'intensité des relations humaines, avec une justesse de ton et une sincérité telles que le film ne sombre à aucun moment dans le pathos ou la guimauve. C'est dans ce dosage savamment orchestré des émotions que Lumet se révèle très talentueux.

A bout de course impose Sidney Lumet comme un cinéaste du sensible: aussi beau qu'injustement oublié, son film est une merveille de simplicité, d'humanité et d'évidence. 

9/10



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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 19:07

 

Comme Dead Zone, La mouche est un film de commande pour David Cronenberg. Seulement, là où le premier est un film soigné mais très classique et surtout totalement impersonnel, le second est un croisement entre un récit fantastique de série B et la personnalité particulièrement dérangée du cinéaste canadien: en résulte une pure merveille de cinéma, accessible, malsaine et brillante, où Cronenberg injecte ses thématiques habituelles sans toutefois dérouter autant que dans ses oeuvres les plus extrêmes.
Si la mise en scène délicieusement eighties n'a pas vieilli (excepté le look de la créature finale), réservant quelques superbes séquences (celle du bras-de-fer, entre autres), et que le casting est parfait (Jeff Goldblum, acteur culte, et la superbe Geena Davis, qui trouve ici son meilleur rôle après Thelma et Louise), le film puise toute sa force dans la puissance et la radicalité de son récit. A l'origine, La mouche est le remake d'un petit film de série B des années 50. Au final, Cronenberg en fait une réflexion poussée sur la chair et la perte d'humanité. A travers la lente déchéance physique puis psychologique du personnage principal, le cinéaste canadien nous fait ressentir le dégoût causé par la déformation corporelle, la maladie et la crainte de la contagion (par le vecteur insidieux des gènes, notamment, qui renforce le malaise par son aspect invisible). En écho à ses obsessions habituelles, le réalisateur de Crash étend sa réflexion à la thématique plus large du pouvoir de la chair, son aspect à la fois attractif et répulsif. La Mouche s'impose également comme une analyse puissante de ce qui différencie l'humain de l'animal: l'homme est un être de raison, de morale, de perversité, conscient d'exister et d'évoluer, là où dans le monde animal règne l'instinct et la loi du plus fort. Le personnage s'explique très justement là-dessus d'ailleurs: "Tu as déjà entendu parler de politique chez l'insecte ? Moi non plus. L'insecte n'a pas de politique, il est très brutal, sans compassion ni compromis. On ne peut pas faire confiance à l'insecte. Je voudrais pouvoir devenir le premier insecte politicien." Dans la description progressive de la lente désagrégation de cet être humain prisonnier chaque jour un peu plus de souffrances qui le dépassent et d'une transformation fatale qu'il sait inéluctable, La mouche, par son intensité et sa justesse, passerait presque pour une métaphore de la mort qui nous attend tous un jour, qui prend son temps pour nous affaiblir avant de nous faire définitivement quitter la vie. De façon évidente, le film porte aussi un regard sur la fragilité de la pratique scientifique, qui, même exercée par les plus compétents, n'est pas à l'abri du hasard, d'un imprévu dont l'impact pourrait avoir des conséquences irrémédiables: à ce titre, La mouche est l'histoire d'un magicien qui, à cause d'un grain de sable, se retrouve pris au piège du mécanisme qu'il a créé. Il est remarquable d'analyser la manière dont le cinéaste a réussi à concentrer toutes ces réflexions à travers un seul et même personnage, avec une finesse d'écriture exemplaire, sans jamais être manichéen. Dans la première partie, Seth Brundle (superbement interprété par le génial mais trop rare Jeff Goldblum) est un scientifique brillant et décalé, un peu coincé mais vraiment attachant. Après sa fusion avec une mouche, il évolue considérablement: nous assistons aux agissements d'un homme qui pense enfin se découvrir vraiment, profiter pleinement de sa vie, alors qu'il est inexorablement entrain de se perdre. Par la suite, quand il prend conscience de son état changeant et que les premiers symptômes sérieux se font sentir, le spectateur s'attend à le voir se transformer en être cruel. Cronenberg ne le présente pas ainsi: jusqu'à la fin, tous les actes du personnage, bons ou mauvais, sont absolument humains. Ils se caractérisent par son désir de rester avec son amour et de conserver une part majoritaire d'humanité (il veut voir la journaliste avant de sombrer, mais il la prévient du danger qu'il risque de représenter une fois devenu insecte; puis, une fois transformé, il tente de fusionner avec elle pour redevenir humain), et son besoin de ne pas être oublié, de laisser une trace dans ce monde (avec le bébé). Même si l'animal semble prendre le dessus sur l'homme, Seth Brundle se manifeste à de nombreuses reprises sous le physique de l'insecte, en bien (la "demande" finale), ou en mal (la torture d'un personnage avec une perversité manifeste qui n'a rien d'un acte d'insecte). A la toute fin, c'est de l'amas informe de chair et de métal qu'il est devenu que va naître un geste de toute beauté, confirmant de manière très intelligente que c'est bien l'homme qui a le dernier mot.

D'un synopsis peu enclin à susciter la réflexion, David Cronenberg tisse un drame humain intense et magistral sous couvert d'un film fantastique lambda. Intellectuellement très aboutie (le thème de la métamorphose y est poussé dans ses derniers retranchements), La mouche est une oeuvre tripale, suprêmement dérangeante malgré un travail formel vieillissant, et surtout terriblement poignante, sur un être qui assiste lentement à sa perte d'humanité, sa transformation identitaire, sans pouvoir agir, hésitant entre la résignation ou la révolte vaine. "Je suis un insecte qui rêve qu'il a été un homme et qu'il a aimé ça... Et le rêve est fini, l'insecte s'est réveillé."

10/10



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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 15:08

Pour son premier film, Terrence Malick pose déjà les bases de son cinéma, et impose un duo de personnages totalement atypique.
Au fur et à mesure des créations de Malick, une tendance notable se fait sentir: le cinéaste américain se débarasse de plus en plus des conventions narratives pour ne formuler que des impressions, des sensations, en s'appuyant sur une mise en scène toujours plus panthéiste. En cela, La balade sauvage, son premier film, contient encore une narration classique et s'affirme comme le récit le plus structuré de son auteur. Ici, la nature occupe déjà une place prépondérante, et nourrit les réflexions du cinéaste, mais le film se singularise par ses deux personnages principaux. Malick filme leur cavale à la façon d'une balade désincarnée: unis par un amour beaucoup plus fort qu'il n'y paraît, Kit et Holly éliminent tous les obstacles qui se dressent sur le chemin, avec une indifférence qui fait froid dans le dos. Martin Sheen confère à Kit cette nonchalance et cette désinvolture d'un homme totalement dérangé, qui, pour préserver son amour pour Holly, n'hésite pas à assassiner des gens de sang-froid. Quant à Sissy Spacek, elle prête ses traits à Holly, cette jeune fille lunatique, mystérieuse, qui ne connaît rien de la vie, et se croit toujours aussi innocente malgré les meurtres auxquelles elles assistent passivement: son personnage fait d'ailleurs preuve d'une froideur inhumaine face à la mort de son père. Ce couple se crée un monde à lui, avec ses propres règles. Le contraste naît de la différence entre l'image qu'ils ont d'eux-mêmes et ce qu'ils sont vraiment. A de multiples moments, Malick fait naître un décalage, un humour cynique, qui souligne la folie masquée du personnage de Kit: après avoir planqué le cadavre du père de Holly dans la cave, il remonte dans la cuisine avec un grille-pain, prétextant que cela pourrait être utile. C'est un exemple parmi tant d'autres qui fait comprendre au spectateur l'état d'esprit de Kit. Pour autant, le cinéaste refuse toute explication psychologique, ce qui est d'autant plus terrifiant: les personnages semblent dépossédés d'eux-mêmes, en totale absence d'empathie envers ceux qu'ils tuent. Seulement, en contre-point, Malick leur confère une certaine part illusoire d'innocence, une sorte d'humanité sensible qui rend ce couple attachant: en cela, La balade sauvage est un film particulièrement dérangeant. Le cocon d'irréalité qui les maintient dans un état d'esprit désincarné a beau être rompu par la trahison d'Holly (elle ne veut plus le suivre, pour la première fois il s'énerve), Kit continue à "jouer un rôle", même après son arrestation et la sentance prévisible de condamnation à mort. A de multiples reprises, le style naissant du cinéaste se fait sentir: si La balade sauvage fait moins dans la contemplation que ses films suivants, tous les ingrédients sont en germe ici. Le contraste entre une nature belle mais indifférente à la violence des hommes est déjà exploité ici: elle apaise, elle donne un sentiment de refuge aux personnages, loin du monde, loin des hommes.

Si les pistes de réflexion sont plus abouties, La balade sauvage n'atteint pas le choc visuel des Moissons du ciel, le deuxième film du cinéaste. Néanmoins, le premier film de Terrence Malick regorge d'ambiguités et de trouvailles d'une maîtrise rare. Injustement boudé à sa sortie, il mérite d'être redécouvert.

8/10



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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 22:34

Pour un deuxième film, le cinéaste Terrence Malick démontre une telle capacité, une telle vision d'artiste, que le spectateur comprend inconsciemment qu'un géant de cinéma est entrain de naître.
Après la déjà formidable Balade Sauvage réalisée 5 ans auparavant, le réalisateur texan monte la barre encore plus haut, toujours plus haut, pour atteindre une perfection assez stupéfiante. La composition ultra-recherchée des cadrages, des lumières et des sons font des Moissons du ciel un hymne à la beauté champêtre. Qu'il s'agisse d'un soleil d'aube ou du crépuscule qui embrase le ciel, d'un vent qui caresse les champs de blés ou ondule dans les étangs, Malick capte la beauté de la nature avec une grâce rarement égalée. Il atteint ici une pureté absolue qu'il ne tutoiera plus par la suite (excepté La ligne rouge). Sur une musique qui tient à la fois de la reprise (avec Le carnaval des animaux, de St-Saëns) et de la nouveauté (la partition formidablement attachante d'Ennio Morricone), le récit se développe avec une sorte d'aisance tranquille, de subtilité manifeste: Malick tisse une fable sincère et poignante sur les sentiments humains. En confrontant son récit centré sur les personnages et sa mise en scène naturaliste, Malick présente la nature comme indifférente à la destinée des hommes: elle peut tout à la fois être sublime (la beauté d'un ciel au crépuscule), bienfaitrice (la culture dans les champs), et cruelle (l'invasion de sauterelles). Richard Gere, impeccable, est accompagnée de la lumineuse Brooke Adams, et de la jeune Linda Manz, qui marque le spectateur par sa composition à la fois pleine d'innocence et d'espièglerie. De la part d'un philosophe, ce n'est pas un hasard que son récit soit mené par la jeune fille (par l'intermédiaire de la voix-off, rarement aussi bien utilisée que dans les films de Malick): le cinéaste nous fait partager cet éveil à la beauté du monde, à sa dureté aussi, mais aussi parce que cette jeune fille possède une grande part d'innocence, elle n'est pas encore "corrompue" par le monde des adultes, tout en faisant parfois preuve d'une certaine cruauté au détour de certaines phrases lâchées avec une absence totale d'empathie. A travers son film, Malick nous livre ainsi sa vision contrastée de la nature humaine, et pose définitivement les bases de la thématique charnière de sa filmographie: l'homme est dépendant de la nature, il est un élément insignifiant qui fait partie d'un tout, ainsi, quoi que l'on soit amené à rencontrer comme difficultés au cours de sa petite existence, la vie continue.

La beauté plastique des Moissons du ciel suffit à en faire un film indispensable. Sur le moment, un seul film susceptible de rivaliser visuellement me vient à l'esprit: Barry Lyndon. Il a suffit à Terrence Malick de seulement deux films pour s'imposer comme l'un des plus grands créateurs d'images de tous les temps, affirmation confirmée vingt ans plus tard avec un chef-d'oeuvre absolu: La ligne rouge.

9/10



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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 17:42

Point Limite Zéro, en digne rejeton d'Easy Rider, participe à cette mouvance qui dresse un état des lieux de l'Amérique et de son rapport à la contre-culture dans les années 60-70.
Richard C. Sarafian, au moyen d'une réalisation énergique, montre toute l'étendue de sa maîtrise à filmer des scènes de courses-poursuites ininterrompues. Le récit, minimaliste, conte le parcours d'un homme libre et attachant, qui, une fois le point de non-retour dépassé, ira jusqu'au bout de son acte pour préserver l'essence de son être. Au départ, le personnage ne commet aucun délit: c'est pour répondre à un pari que celui-ci se met à parcourir les Etats-Unis avec son bolide vrombissant, la Dodge Challenger (commentée et réutilisée en hommage dans le Boulevard de la mort, de Tarantino), à des vitesses non autorisées. A ce titre, Point Limite Zéro constitue la quintessence du road-movie: Kowalski vit pour cet adrénaline de la vitesse, cette jouissance de la conduite. Les nombreux personnages qu'il croise sur sa route sont autant de facette de l'Amérique marginalisée de l'époque: des hippies, un animateur radio idéaliste, une secte religieuse,.... Le personnage principal, Kowalski, qui donne d'ailleurs au film son staut d'oeuvre culte, est un être charismatique, symbole d'une opposition à l'autorité établie et d'une génération éprise de liberté, mais aussi un homme éminemment nostalgique (on le voit à travers une poignée de flash-backs plus ou moins réussis, le plus raté étant ce souvenir d'un moment passé avec sa petite amie sur une plage, filmé d'une façon tellement kitsch qu'il en devient grotesque). La fin, pied de nez ultime à la l'autorité (plutôt que de se faire arrêter, Kowalski crie son statut d'homme libre jusqu'à son dernier souffle), noble conclusion à un parcours hors normes (c'est la cause qui a motivé sa vie qui motive désormais sa mort: la conduite de véhicules - à l'instar de sa petite amie nageuse qui a fini noyé), scelle définitivement le destin aux allures de légende de Kowalski.

Plus jouissif qu'Easy Rider, Point Limite Zéro est le road-movie par excellence, qui porte son statut d'oeuvre culte du début jusqu'à la fin, mémorable.

8/10



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  • Le Point Critique
  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • julien77140
  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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