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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 12:42

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Par le regard à la fois si pudique et si généreux qu'il pose sur son personnage principal (et par extension, son actrice), le réalisateur Cyril Mennegun, dont c'est le premier film, retrouve l'ampleur humaine et émotionnelle de l'oeuvre de John Cassavettes. Ici, le portrait de femme l'emporte sur les considérations sociales.
La caméra, toujours à bonne distance, nous donne à voir une vraie figure de cinéma, un être humain dans toute sa complexité et ses contradictions: voir cette femme à l'apparence revêche, la voix grave, le visage crispé, évoluer dans un monde grisâtre et désespérant, notre monde, a quelque chose d'épique. Le personnage de Louise, c'est une force de la nature, qui encaisse les coups mais résiste, toujours, et qui, sous ses airs blasés et son comportement brut de décoffrage, cache une sensibilité, une fragilité et une soif de vie qui émeut profondément. C'est aussi un corps usé par les épreuves du quotidien, un corps humilié, misérable, réduit à se laver dans les toilettes d'un bar, mais, et c'est l'une des grandes forces du film, il nous est aussi montré comme un corps admirable de résistance, une enveloppe de laquelle s'échappe parfois une radieuse lumière, voire même une troublante sensualité. Tout au long d'un film qui porte son nom comme une sorte d'hommage, Louise Wimmer est une flamme qui, sans cesse, lutte pour ne pas s'éteindre. Sur sa traversée en solitaire bercée par les mélodies de Nina Simone, de multiples personnages gravitent: peu la comprennent, beaucoup l'abandonnent, mais, acharnée qu'elle est à conserver sa dignité, elle rejette leur compassion, résiste aux blessures intimes (la rencontre avec sa fille). Mennegun compose ainsi l'un des personnages les plus émouvants vus ces dernier temps au cinéma, une vraie figure de cinéma, transfigurée par un miracle: Corinne Masiero, actrice inconnue habituellement cantonnée aux seconds rôles, dont la performance (performance au sens d'un jeu toujours juste, à la fois puissant mais jamais dans la surenchère) dépasse tout ce que l'on aurait pu imaginer. Louise Wimmer est un film-guérilla, qui confère un visage, un corps, à toutes les victimes de ces temps difficiles que nous vivons. C'est un film grave, dur, mais résolument tourné vers la lumière, la vie. Ce n'est pas un film sur un système qui broie les individus, mais sur la manière dont ceux-ci y résistent: Mennegun filme ce souffle d'espoir et de vie, cette force de lutte qu'aucune société, aussi cruelle soit-elle, ne pourra jamais retirer à ceux qu'elle tente d'exclure. A cet égard, la fin est d'une beauté confondante, réussissant du même coup à éviter les écueils du misérabilisme et du happy-end: si elle n'a pas gagné la guerre, Louise a bien remporté une bataille. Pour la première fois, ce visage éprouvé esquisse un sourire, une expression de sérénité. Et nous sommes à ses côtés, bouleversés, ébahis, renversés par la pureté d'un moment d'émotion comme le cinéma actuel nous en en réserve trop rarement.

Louise Wimmer encourage la nécessité de l'espoir et en cela nous fait retrouver l'essence même de l'être humain. La première fiction du documentariste Cyril Mennegun résonne comme une simplicité évidente, mais incontestablement magnifique.

9/10

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 23:22

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Il n'aura pas fallu attendre très longtemps... en effet, le voilà, tout modeste, tout timide, et pourtant si fort: le premier choc de l'année 2012 !
Take shelter  est un film résolument moderne en ce sens qu'il fait coexister au sein d'un même récit deux des problématiques majeures de notre temps. Celle, très concrète, de la réalité sociale, et donc de l'état de la société dans laquelle nous vivons, et l'autre, qui tient davantage de l'obsessionnelle appréhension collective, sur le sombre destin de ce monde malade (autrement dit sa finitude à venir - mais quand?)). En confrontant une thématique rarement utilisée au cinéma (le statut des classes moyennes malmené par les difficultés économiques) avec une autre utilisée à outrance ces temps-ci (l'apocalypse), le film s'apparente à un drame humain réaliste traversé de mystère et de visions apocalyptiques saisissantes, trouvant au passage un point d'équilibre d'une rare perfection. Au centre de Take shelter trône une figure, une présence, une puissance: le personnage de Curtis, magistralement interprété par un Michael Shannon en pleine ascension, forcément déjà repéré par les cinéphiles mais encore inconnu d'une grande part du public, et qui prouve après Bug qu'il peut jouer des rôles similaires de façon radicalement différente. Avant même de traiter ce qui fait la spécificité et la grande qualité du film (à savoir le regard du metteur en scène sur son personnage principal), il faut s'intéresser aux caractéristiques objectives du comportement de Curtis, qui interpelle assez rapidement. Il agit comme un paranoïaque en croyant aux hallucinations qui l'assaillent, et entame pourtant de lui-même un suivi médical car il se croit paranoïaque: cette ambiguïté de statut (le paranoïaque qui sait qu'il l'est) ne fait que renforcer la densité d'un personnage éminemment complexe, mais surtout très humain. En effet, le projet de construction d'un abri à tempête qui, aux yeux de tous, passe pour une manifestation de folie, s'affirme pour Curtis comme un puissant témoignage d'amour à sa famille, qu'il souhaite à tout prix protéger, et ceci au détriment de tout ce qui l'entoure (amis, travail). Amour... un mot qui exprime peut-être l'essence même du film. Pour ces scènes intimistes, d'une rare vérité (Jessica Chastain est fabuleuse de naturel aux côtés de Michael Shannon), où l'amour est justement le ciment qui permet à cette famille de traverser les épreuves. Mais aussi pour cet amour du cinéaste envers Curtis. En ne tranchant jamais sur le statut de son personnage (psychotique ou prophète? la fontière n'est peut-être pas si distincte...), Jeff Nichols est toujours dans un rapport d'empathie avec lui, le regard qu'il pose est toujours bienveillant: il cherche l'identification. Ce qui est beau, c'est que le film se garde bien de donner des réponses toutes faites, de donner une perspective unique à son récit: le spectateur peut laisser libre cours à son imagination. A cet égard, la fin (dont on peut d'ores et déjà affirmer qu'elle est l'une des plus belles -la plus belle?- de l'année en devenir) constitue une apothéose stylistique autant qu'une continuité scénaristique. Pour un deuxième film, ce qui frappe, c'est l'absolu maîtrise de son auteur: par la puissance de son style (qui explose lors de magnifiques fulgurances), l'élégance de sa retenue, la sincérité de sa démarche, et sa manière de tisser une histoire où rien ne manque et rien n'est en trop, Jeff Nichols fait preuve d'un tel talent qu'il risque fort bien de s'imposer comme un réalisateur majeur dès son prochain film s'il continue sur cette voie.

De Take shelter, magistrale métaphore qui ne parle finalement que d'amour, l'on est pas près d'oublier ces quelques séquences de cauchemars d'une sublime brièveté, ce duo d'acteurs d'une incontestable virtuosité, et surtout cette dernière demi-heure d'une hallucinante intensité dont le souffle vous emporte littéralement.

9/10

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 22:34

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Dernier symbole du renouveau du cinéma venu des lointaines contrées australiennes, Les crimes de Snowtown clôt l'année cinématographique de 2011 sur une note particulièrement sombre et morbide.
 Justin Kurzel, pour son premier film, ne choisit pas la facilité. Avec un ton cru, presque documentaire, il s'attelle à un sujet particulièrement retors: la lente déchéance dans les abîmes de l'inhumanité. L'histoire prend corps dans une banlieue grisâtre, véritable terreau de misère et de désespoir, où chacun traîne derrière lui sa crasse et ses tourments psychologiques. Tout est déjà là, enfouit, potentiellement prêt à exploser. Il suffit qu'un inconnu à l'allure poupon débarque de nulle part pour allumer la mèche: progressivement, il recompose les morceaux d'une famille brisée en séduisant mère et enfants par son charisme, en même temps qu'il intègre une communauté fascinée par sa harengue fascisante. Le film se vit comme une métaphore sur le mal comme incarnation capable de manipuler les foules en exploitant les tensions, les frustrations, pour parvenir à ses fins: ainsi, Jamie, l'individu qui débarque dans le cadre bien déterminé de départ, parvient-il à diffuser sa morale moribonde et son sens de la justice expéditive. Le récit suit l'aîné de la famille, un adolescent qui, jusque là, souffrait en silence, et qui se retrouve confronté à une relation ambivalente avec Jamie, qu'il admire (en tant que substitution de la figure paternelle) tout en étant ébranlé par l'extrême violence gratuite dont il est capable. Le jeune cinéaste australien ne conte rien de moins qu'une "initiation" au mal. Jamie se comporte comme un père envers l'adolescent, c'est-à-dire qu'en le détruisant psychologiquement il l'éduque à devenir comme lui: un être déshumanisé, sans respect aucun pour la vie humaine. En cela, Les crimes de Snowtown explore la confrontation passive face au mal, la longue résignation psychologique d'un adolescent, qui, à force d'assister à cette violence qui l'insupporte, finit par devenir insensible. Et la mise en scène, qui, dans l'escalade de violence, se fait lourdement insistante et répétitive dans la dernière partie, fait écho à cette volonté d'éprouver psychologiquement le spectateur pour lui faire partager le point de vue du jeune homme.

Les crimes de Snowtown est une oeuvre d'une noirceur et d'un désespoir vertigineux, qui, sur la longueur, peut se révéler plombant. Ce n'est pas un film sur la contamination par le mal, mais, encore plus terrible, sur la résignation de l'être humain à l'accepter.

7/10

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 12:30

Après le classement des meilleurs films, je décerne quelques récompenses en fonction des catégories suivantes:

 

Le metteur en scène de l'année: Nicolas Winding Refn (Drive)

L'actrice de l'année: Céline Salette (L'Apollonide) / Marina Foïs (Polisse)

L'acteur de l'année: Ryan Gosling (Drive et Blue valentine)

La bande originale de l'année: Drive 

La plus belle introduction de l'année: Drive

La plus belle fin de l'année: Melancholia 

L'ambiance marquante de l'année: Melancholia / Drive

Le plaisir coupable de l'année: J'ai rencontré le diable / 127 heures

L'instant magique de l'année: Hugo Cabret

Le film désespéré de l'année: Never let me go

Le film humain de l'année: Les neiges du Kilimandjaro / Melancholia


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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 15:23

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Renié par Abel Ferrara qui ne supportait pas l'idée d'un remake de son Bad Lieutenant, la version 2011 par Werner Herzog, et l'on pouvait s'y attendre vu la personnalité du réalisateur, n'est en aucun cas une plate adaptation: à cent lieues de l'original, ce Bad Lieutenant, escale à la Nouvelle-Orléans se fixe un tout autre objectif.
La trame polardesque est tout ce qu'il y a de plus classique, voire même clichée (l'enquête sur un meurtre, la descente aux enfers un inspecteur de police drogué qui agit dans l'illégalité, et finit par s'associer par les bandits à l'origine du meurtre), mais peu importe car, même si le film y reste encore trop attaché (d'où quelques longueurs regrettables), Werner Herzog ne s'y intéresse pas vraiment: il l'utilise pour mieux la dynamiter de l'intérieur. En d'autres termes, ici, l'histoire est au service de l'ambiance, et non l'inverse comme il est communément usage de faire dans le cinéma dit classique. Ce qui fait la singularité de Bad Lieutenant, c'est qu'il n'existe vraiment que par ces quelques passages en lévitation qui gravitent autour de l'histoire: sans cela, il ne serait qu'un film policier de plus, dénué d'inventions et passablement ennuyeux. Il suffit d'un cadre fortement symbolique (la Nouvelle-Orléans après l'ouragan Katrina), d'une désormais célèbre séquence d'hallucination avec des iguanes, d'une âme qui danse à côté de son cadavre, d'un plan final étonnant de poésie absurde, ou encore de l'abattage d'un Nicolas Cage sous amphétamines, pour affirmer toute l'essence de ce projet en marge. Si le cynisme du film n'est jamais gratuit ou poseur, s'il est toujours mordant et redoutablement efficace, c'est parce qu'il est aussi et surtout un cynisme qui se moque de lui-même. Sur le plan-là, la mise en scène de l'auteur de Fitzcarraldo affiche un talent certain, renforcée par le jeu halluciné mais incroyablement libre de Cage (ce n'est pas une performance téléguidée, l'acteur, par son jeu, s'autorise tout, jusqu'à se moquer du personnage qu'il est entrain de jouer). Alors oui, le film est globalement un peu long, Herzog ne parvenant pas tout le temps à se décider entre classicisme et détournement décalé, mais Bad Lieutenant n'en demeure pas moins une oeuvre précieuse parce qu'étonnante et inclassable, bien plus enthousiasmante que le plombant film d'Abel Ferrara qui lui sert prétendument de modèle.

7/10

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 12:53

Et voilà... la fin de l'année pointe le bout de son nez. Inévitablement, la somme de films vus au cinéma cette année se doit de faire l'objet d'un bilan. Au programme de ce cru 2011, entre autres, la confirmation populaire de talents injustement boudés jusqu'alors par la controverse que suscite leur travail esthétique (Nicolas Winding Refn avec son fabuleux Drive; Darren Aronofsky, qui élargit son panel déjà conséquent avec Black swan), des talents déjà reconnus mais qui atteignent les cimes de leur art (pêle-mêle: Lars Von Trier, Kelly Reichardt, Robert Guédiguian ou encore Bertrand Bonello), des chocs venus de nulle part (J'ai rencontré le diable; Sleeping Beauty), de petites oeuvres inconséquentes étonnamment portées au pinacle (Super 8, qui, après un démarrage enthousiasmant, s'essouffle et tombe dans la platitude et l'absence d'inventivité; Intouchables, sympathique récréation qui jouit d'un succès populaire démesuréet de lourdes déceptions (outre le surestimé The Artist, le plus fameux exemple prend les traits du Tree of life de Terrence Malick, qui laissait augurer de la plus grande expérience métaphysique de cinéma, et se révèle être un pétard mouillé, parfois sublime, souvent grotesque, globalement pesant et irritant). 

 

TOP 1O


 I. MELANCHOLIA (Lars Von Trier)

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II. DRIVE (Nicolas Winding Refn)

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III. J'AI RENCONTRE LE DIABLE (Kim Jee-Won)

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IV. BLACK SWAN (Darren Aronofsky)

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V. LA DERNIERE PISTE (Kelly Reichardt)

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VI. POLISSE (Maïwenn)

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VII. SLEEPING BEAUTY (Julia Leigh)

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VIII. LES NEIGES DU KILIMANDJARO (Robert Guédiguian)

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IX. L'APOLLONIDE, SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE (Bertrand Bonello)

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X. HUGO CABRET (Martin Scorcese)

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Les films au pied du classement: Shame (Steve McQueen), Essential killing (Jerzy Skolimowski), Blue valentine (Derek Cianfrance), Never let me go (Mark Romanek) et 127 heures (Danny Boyle)

Quelques films pas encore vus qui auraient peut-être pu prétendre à une place dans le classement: Une séparation (Asghar Farhadi), La piel que habito (Pedro Almodovar), Winter's bone (Debra Granik), Le cheval de Turin (Bela Tarr), Incendies (Denis Villeneuve), Tomboy (Céline Sciamma), La guerre est déclarée (Valérie Donzelli), Il était une fois en Anatolie (Nuri Bilge Ceylan) ou encore Pater (Alain Cavalier)

 


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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 17:13

http://medias.fluctuat.net/films-posters/3/8/3814/m-le-maudit/affiche-1-medium.jpg

M le Maudit est, à juste titre, considéré comme l'un des titres phares de la très volumineuse filmographie de Fritz Lang. Il s'agit d'un film indiscutablement majeur par la volonté du cinéaste de rendre hommage au passé tout en affirmant une grande confiance dans la modernité de son art. Au-delà de ses qualités purement esthétiques, M le Maudit marque bien évidemment par l'intemporalité de ses thématiques.
Durant pratiquement toute la durée du long-métrage, Fritz Lang ne se repose jamais sur la seule solidité de son récit, qui aurait pu servir de prétexte à ne rien expérimenter formellement. Au contraire, le cinéaste allemand démontre son talent au travers d'une réalisation à la fois respectueuse de ses modèles et fortement innovante. La mise en scène, à forte tonalité expressionniste, s'autorise des quelques passages entièrement muets, mais affiche dans le même temps une maîtrise totale du langage cinématographique. En premier lieu, M le Maudit est une oeuvre à l'atmosphère sonore remarquablement élaborée: le son est utilisé aussi bien sous la forme de bruitages (les bruits de pas, le sifflement) que de dialogues (particulièrement brillants dans une séquence finale de tribunal restée célèbre), pour renforcer la liaison entre les séquences ou encore suggérer le hors-champ. En second lieu, sur le plan purement visuel: par la gestion parfaite du hors-champ, du montage (notamment dans la mise en parallèle des deux actions simultanées du prologue ou de la réunion de la police d'un côté, et de la mafia de l'autre), des transitions entre les plans, ainsi que de l'utilisation de la symbolique (le sifflement, le ballon). Fritz Lang se permet même un long plan séquence d'une virtuosité inédite où la caméra balaie l'espace, virevoltant de personnages en personnages dans le but de peindre dans toute sa complexité un univers au sein d'une unité temporelle limitée. A la croisée des genres (thriller, policier, film de gangsters, drame psychologique), l'action de M le Maudit est resserrée dans le temps et l'espace, débarrassée de toute fioriture (pas de quelconque histoire d'amour). Le film est intemporel en ce sens qu'il soulève des problèmes insolubles, qui plus est d'une troublante actualité: le fonctionnement de la justice des hommes y est questionné, le voile trouble qui entoure la notion de responsabilité et le sentiment de culpabilité y sont mis en exergue par le monologue final du tueur. Fritz Lang étend sa réflexion à des perspectives plus sociétales: le récit démonte la solidité apparente d'une société, paralysée par une vague de meurtres, en analysant l'impact de celle-ci sur les différentes institutions que sont la police, la mafia et la presse, tous trois décidés à résoudre le problème, mais pour des raisons différentes (le maintien de l'ordre public, les intérêts financiers, la primauté de l'information pour accaparer l'audiance). Le film, réalisé en 1932, devient même troublant par son caractère prémonitoire lorsqu'il met en scène des rafles policières qui préparent fatalement la suite de l'Histoire.

Hommage au muet autant que film résolument moderne dans sa perfection technique (exploitation totale des ressources du cinéma, foi qu'il affiche à l'égard du son), M le Maudit est une oeuvre intemporelle et visionnaire, qui s'égare peut-être parfois dans certaines longueurs, mais reste un indispensable à tout bon cinéphile.

8/10

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 15:00

http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/racine/film/le-discours-d-un-roi-2186455/31922177-11-fre-FR/Le-Discours-d-un-Roi_fichefilm_imagesfilm.jpg

Bardé des récompenses les plus prestigieuses à la sortie des Oscars, Le discours d'un roi donnait l'impression d'un film puissant parvenant à transcender un sujet à perspective académique. Au final, après la vision du film, on est en droit de se demander si nous avons vu le même film que ceux qui l'ont porté sur un piédestal...
Le discours d'un roi, en plus d'être un film très classique et prévisible, accuse une lenteur assez étonnante, en particulier dans la première partie. Porté par un Colin Firth bien moins convaincant que beaucoup l'affirme, le récit a une fâcheuse tendance à  sombrer dans le cliché et l'académisme, tout juste rattrapé par les quelques piques savoureuses et gentiment incorrectes du personnage joué par Geoffrey Rush. Ainsi, quelques répliques parviennent-elles à retenir l'attention d'un spectateur pas très concerné. Néanmoins, le discours final, pourtant mis en image avec un certain souffle, s'achève sur une note à la fois niaise et dérangeante qui restitue le film dans son contexte de production hollywoodienne: niaise par ce personnage de Geoffrey Rush qui, dès qu'il manifeste sa fascination à l'égard du roi, perd tout intérêt; et dérangeante par cet incroyable aveuglement dont fait preuve le récit en proclamant une issue heureuse (l'accomplissement de la volonté de transcender son handicap) sans la replacer dans un contexte international bien plus tragique (le début de la Seconde guerre Mondiale).

Fort de sa réputation publique et critique, Le discours d'un roi n'est en fait rien de plus que l'archétype du film regardable mais vite oublié.

5/10

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 11:02

 

http://www.evous.fr/local/cache-vignettes/L150xH192/YOYO_AFF-22598-da6f2.jpg

 

Avec ce film, Pierre Etaix traite d'une atmosphère qui lui est cher: celle du cirque. D'où peut-être l'inspiration éclatante qui émane de ce projet. Yoyo inscrit la petite histoire dans la grande à travers un récit qui restitue admirablement, en quelques brefs passages soulignés par une voix-off, pêle-mêle, l'arrivée du son au cinéma, la crise de 1929 et le climat international étouffant qui en découle, à travers le parcours d'un milliardaire qui monte un cirque et part sur les routes après avoir été ruiné; ou encore la Seconde guerre mondiale, ainsi que l'avènement et la popularisation de la télévision par le prisme du fils du milliardaire, Yoyo, une fois devenu adulte. Dans Yoyo, si tout le récit baigne dans l'univers du cirque, et que le projet dans sa globalité revendique cette influence, la manière de filmer est entièrement pensée en cinéma. C'est ce qui fait toute la singularité et la qualité du résultat. Illustre représentant de la tradition du cirque, Etaix démontre qu'il est aussi un fabuleux artiste de cinéma: la polyvalence de ce grand artiste explose ici au grand jour. Chaque plan charrie son lot de trouvailles visuelles et sonores, Etaix prend un plaisir infini à jouer avec la substance cinéma, les moyens qui la régissent sont poussées à leur paroxysme pour créer l'effet comique: il ne se contente pas des gestes et des situations (qu'il orchestre par ailleurs avec une virtuosité rythmique jubilatoire), les bruitages sont élaborés avec la même finesse (je dis bien les bruitages, car les dialogues n'intéressent pas vraiment le cinéaste, en dehors d'une voix-off pour expliquer le contexte socio-politique de l'époque), mais Etaix fait plus que ça: il va parfois jusqu'à faire de la mise en scène elle-même le rebondissement, le coeur du dispositif narratif de la scène: quel meilleur exemple que la séquence géniale où Yoyo, pour survivre à l'arrivée de la télévision qui l'a supplanté, joue du violon devant un riche homme d'affaires qui dîne, avant que l'on découvre qu'il s'agissait en fait d'un téléfilm entrain d'être tourné. Cette scène magistrale fonctionne par sa mise en parallèle de deux destins opposés mais tout aussi plausibles: au lieu d'être évincé par elle, Yoyo a su s'accomoder de ce nouveau média impitoyable qu'est la télévision. Yoyo est un bonheur cinéphilique de tous les instants, qui, par une créativité sans cesse renouvelée, happe littéralement le spectateur dans une rythmique vivifiante qui ne s'essouffle quasiment jamais. Il suffit à Etaix d'un prologue en forme d'hymne au cinéma muet pour nous faire ressentir le Septième art comme si nous le découvrions pour la première fois. Impression rare, et donc précieuse. Par cette fertilité créative démente, Etaix s'inscrit dans la lignée de ces artistes légendaires que sont Chaplin, Keaton ou encore Tati. Il a retenu les leçons de ses modèles, et leur rend ici un fabuleux hommage. En rattachant le cinéma à des origines qu'il semble renier de plus en plus (l'art forain, le cirque), Etaix réussit un long-métrage d'une pureté et d'une inventivité comme on en fait plus.

Yoyo est un film que l'on regarde les yeux grand ouverts, avec l'émerveillement des premiers instants. Ce que propose ce voyage au spectateur n'a pas de prix: retrouver son âme d'enfant.

10/10

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 21:41

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Vivre libre est le deuxième film de la période américaine de Jean Renoir: dans la filmographie du cinéaste français, ce film n'est pas seulement l'un des ses plus méconnus, mais aussi et surtout l'un des plus décriés. En effet, il fut hué lors de sa sortie, notamment pour un soi-disant regard maladroit sur la résistance. En réponse à ce déferlement d'injures, Renoir, dépité, ne put qu'admettre à demi-mots qu'il n'avait pas réussi à se faire comprendre. 

Toute cette mésestime envers le film est paradoxalement (et d'autant plus injustement) à l'image de sa qualité: immense. Le récit développe, paisiblement, sans fausses notes mais sans génie ni intensité, un cadre historique, une galerie de personnages. Peut-être la maladresse de Renoir fut de tourner ce film en anglais alors que l'action se déroule évidemment en France (et ce, même si le cinéaste ne renseigne pas sur le lieu, laissant planer un doute somme toute inutile). En tout cas, rien, dans cette histoire classique, policée et un peu molle ne laissait présager ce qui allait suivre. La voie que prend le récit dans la dernière demi-heure est un choc cinématographique que l'on se prend en pleine figure: c'est d'autant plus époustouflant que la surprise est totale. Dans Vivre libre, tout le contenu, toute la substance, tous les enjeux, toute l'intensité émotionnelle, sont concentrés dans cette dernière partie. Du statut de banal film historique, le film de Renoir se transforme en un chef-d'oeuvre sur la grandeur de l'homme. Comment, par l'enchevêtrement des événements, l'aléa des circonstances, un être humain plus que médiocre, se transforme en grand homme. Comment un homme lâche et timide, empêtré dans un cadre protégé et hypocrite (la figure maternelle,...), se révèle, se découvre, se lève contre l'injustice, la tyrannie, la trahison, et achète sa liberté au prix de sa vie: il ne veut plus se taire, il veut dire les choses telles qu'elles sont, abattre l'hypocrisie, acceptant ainsi de mourir pour la vérité, pour lutter contre l'oppression. Le long monologue final, monument de concision, de rythme et de beauté lyrique, apparaît ni plus ni moins comme l'une des plus belles scènes du Septième Art: elle amène à réfléchir sur la dualité de l'homme, l'opportunisme, la lâcheté et le courage, toutes ces notions qui sont virtuellement en nous et qui se développent ou non en fonction des événements. Dans cette séquence, filmée par ailleurs dans la simplicité la plus pure (la mis en scène repose uniquement sur un texte et un acteur, tous deux exceptionnels), le spectateur est autant subjugué par la puissance des paroles que par la transformation radicale du comportement du personnage magistralement joué par Charles Laughton. C'est quasiment les larmes aux yeux, l'âme en tout cas au septième ciel, que le générique de fin apparaît. Après un tel tremblement de terre, le silence est d'or, tant la parole ne serait que vacuité. Autant qu'un vibrant plaidoyer à la grandeur de l'homme, Vivre libre est un film sur la transmission et la protection: protéger les générations futures par le charisme (l'enfant adhère à un propos s'il est admiratif vis-à-vis de celui qui le tient), sauvegarder un patrimoine culturel face à l'invasion d'un pays qui tient à imposer la sienne, toutes ces réflexions sont au coeur du récit. Il est également essentiel de saluer la performance "schizophrénique" de Charles Laughton: lâche et maladroit au début, il acquiert sur la fin une gravité, un charisme et une élégance insoupçonnée tant le spectateur est habitué à le voir camper un personnage frêle et sujet à moqueries.

Après La Grande Illusion, Jean Renoir nous fait une nouvelle fois l'apologie de l'humain en temps de guerre, sans pour autant aborder les mêmes sujets. En tout cas, il ne serait pas absurde de dire que nous tenons là, avec ces deux titres, deux des plus grands films français jamais réalisés.

10/10 

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Published by julien77140 - dans Les Incomparables
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  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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