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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 19:07

 

Comme Dead Zone, La mouche est un film de commande pour David Cronenberg. Seulement, là où le premier est un film soigné mais très classique et surtout totalement impersonnel, le second est un croisement entre un récit fantastique de série B et la personnalité particulièrement dérangée du cinéaste canadien: en résulte une pure merveille de cinéma, accessible, malsaine et brillante, où Cronenberg injecte ses thématiques habituelles sans toutefois dérouter autant que dans ses oeuvres les plus extrêmes.
Si la mise en scène délicieusement eighties n'a pas vieilli (excepté le look de la créature finale), réservant quelques superbes séquences (celle du bras-de-fer, entre autres), et que le casting est parfait (Jeff Goldblum, acteur culte, et la superbe Geena Davis, qui trouve ici son meilleur rôle après Thelma et Louise), le film puise toute sa force dans la puissance et la radicalité de son récit. A l'origine, La mouche est le remake d'un petit film de série B des années 50. Au final, Cronenberg en fait une réflexion poussée sur la chair et la perte d'humanité. A travers la lente déchéance physique puis psychologique du personnage principal, le cinéaste canadien nous fait ressentir le dégoût causé par la déformation corporelle, la maladie et la crainte de la contagion (par le vecteur insidieux des gènes, notamment, qui renforce le malaise par son aspect invisible). En écho à ses obsessions habituelles, le réalisateur de Crash étend sa réflexion à la thématique plus large du pouvoir de la chair, son aspect à la fois attractif et répulsif. La Mouche s'impose également comme une analyse puissante de ce qui différencie l'humain de l'animal: l'homme est un être de raison, de morale, de perversité, conscient d'exister et d'évoluer, là où dans le monde animal règne l'instinct et la loi du plus fort. Le personnage s'explique très justement là-dessus d'ailleurs: "Tu as déjà entendu parler de politique chez l'insecte ? Moi non plus. L'insecte n'a pas de politique, il est très brutal, sans compassion ni compromis. On ne peut pas faire confiance à l'insecte. Je voudrais pouvoir devenir le premier insecte politicien." Dans la description progressive de la lente désagrégation de cet être humain prisonnier chaque jour un peu plus de souffrances qui le dépassent et d'une transformation fatale qu'il sait inéluctable, La mouche, par son intensité et sa justesse, passerait presque pour une métaphore de la mort qui nous attend tous un jour, qui prend son temps pour nous affaiblir avant de nous faire définitivement quitter la vie. De façon évidente, le film porte aussi un regard sur la fragilité de la pratique scientifique, qui, même exercée par les plus compétents, n'est pas à l'abri du hasard, d'un imprévu dont l'impact pourrait avoir des conséquences irrémédiables: à ce titre, La mouche est l'histoire d'un magicien qui, à cause d'un grain de sable, se retrouve pris au piège du mécanisme qu'il a créé. Il est remarquable d'analyser la manière dont le cinéaste a réussi à concentrer toutes ces réflexions à travers un seul et même personnage, avec une finesse d'écriture exemplaire, sans jamais être manichéen. Dans la première partie, Seth Brundle (superbement interprété par le génial mais trop rare Jeff Goldblum) est un scientifique brillant et décalé, un peu coincé mais vraiment attachant. Après sa fusion avec une mouche, il évolue considérablement: nous assistons aux agissements d'un homme qui pense enfin se découvrir vraiment, profiter pleinement de sa vie, alors qu'il est inexorablement entrain de se perdre. Par la suite, quand il prend conscience de son état changeant et que les premiers symptômes sérieux se font sentir, le spectateur s'attend à le voir se transformer en être cruel. Cronenberg ne le présente pas ainsi: jusqu'à la fin, tous les actes du personnage, bons ou mauvais, sont absolument humains. Ils se caractérisent par son désir de rester avec son amour et de conserver une part majoritaire d'humanité (il veut voir la journaliste avant de sombrer, mais il la prévient du danger qu'il risque de représenter une fois devenu insecte; puis, une fois transformé, il tente de fusionner avec elle pour redevenir humain), et son besoin de ne pas être oublié, de laisser une trace dans ce monde (avec le bébé). Même si l'animal semble prendre le dessus sur l'homme, Seth Brundle se manifeste à de nombreuses reprises sous le physique de l'insecte, en bien (la "demande" finale), ou en mal (la torture d'un personnage avec une perversité manifeste qui n'a rien d'un acte d'insecte). A la toute fin, c'est de l'amas informe de chair et de métal qu'il est devenu que va naître un geste de toute beauté, confirmant de manière très intelligente que c'est bien l'homme qui a le dernier mot.

D'un synopsis peu enclin à susciter la réflexion, David Cronenberg tisse un drame humain intense et magistral sous couvert d'un film fantastique lambda. Intellectuellement très aboutie (le thème de la métamorphose y est poussé dans ses derniers retranchements), La mouche est une oeuvre tripale, suprêmement dérangeante malgré un travail formel vieillissant, et surtout terriblement poignante, sur un être qui assiste lentement à sa perte d'humanité, sa transformation identitaire, sans pouvoir agir, hésitant entre la résignation ou la révolte vaine. "Je suis un insecte qui rêve qu'il a été un homme et qu'il a aimé ça... Et le rêve est fini, l'insecte s'est réveillé."

10/10



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  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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