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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 16:35

Au-delà des propos de Lars Von Trier en conférence de presse à Cannes, qui tiennent davantage de la maladresse que de la provocation, et de la polémique odieusement excessive qui en a suivi, le nouvel opus du cinéaste est un petite merveille, rien de moins.
L'introduction se vit comme un alignement de séquences purement formelles comme autant de tableaux mouvants, fortement empreints de l'esthétique romantique: on peut considérer cela comme de l'étallage gratuit et prétentieux, mais on ne peut nier le talent de créateur d'images de Lars Von Trier. Quand elle ne filme pas au ralenti des images dignes de tableaux, la réalisation applique dans la majorité du film les principes du Dogme (créé par Lars Von Trier lui-même il y a plus de quinze ans): filmage brut caméra à l'épaule avec une multitude de zooms en mouvement, coupes très sèches, refus de l'artifice, improvisation partielle des acteurs. Ainsi, Von Trier fait se cotoyer la sobriété exigeante et nerveuse du Dogme et les quelques séquences esthétiquement très travaillées et ouvertement fantastiques qui parsèment le film: de ce contraste saisissant naît une alchimie vraiment étonnante. Le plus singulier, dans Melancholia, c'est donc cette cohabitation constante entre le réaliste et le fantastique, entre les symboles et les formes, et le climat d'inquiétante étrangeté qui en découle. Seulement, ce sont les propres qualités de cette mise en scène qui en font aussi sa limite, et c'est bien ici que j'attribuerai l'unique bémol du film: la manière de filmer du cinéaste, héritée de ce Dogme qu'il a contribué à créer, va jusqu'à indisposer le spectateur. Alors, en effet, si l'objectif est de faire ressentir physiquement le mal-être du personnage principal, c'est réussi, mais il ne faut tout de même pas perdre de vue la sensation essentielle qu'un film se doit de procurer: le plaisir. Si le récit, d'une incroyable richesse, et l'esthétique fabuleuse rachètent ce faux pas, Melancholia se prive à mes yeux du statut de chef-d'oeuvre sur ce point particulier. Côté interprètes, Lars Von Trier s'entoure d'un casting prestigieux et, comme à son habitude, il en tire le meilleur: Kirsten Dunst livre, et de loin, la meilleure performance de sa carrière, Charlotte Gainsbourg la talonne dans l'excellence, tandis que les seconds rôles, John Hurt et Kiefer Sutherland en tête, assurent également. Scindé en deux parties, le récit prend son temps pour décrire ses personnages, instaurer son atmosphère. D'une longue séquence de mariage qui vire au cauchemar et aux règlements de comptes, l'on passe à un épisode où une femme héberge et tente d'aider du mieux qu'elle peut sa soeur dépressive, tout cela, dans une même logique: peindre un personnage qui n'a plus rien à perdre, rongé par une profonde dépression, dont la mélancolie abyssale se matérialise sous les traits d'une planète à l'aura fascinante, qui s'apprête à entrer en collision avec la Terre et héradiquer la race humaine. Ce personnage, c'est Justine, interprétée par Kirsten Dunst. L'un des nombreux intérêts du film, c'est de comparer et d'analyser les relations entre elle et les autres personnages suivant les événements auxquel tout le monde est confronté: incomprise par tous, rejetée de quelques-uns (la figure haineuse de la mère, et de façon moins directe, le père, qui se soustrait des supplications de sa fille avec une indifférence étonnante), critiquée par d'autres (le beau-frère, avec son "Tu as intérêt à être heureuse"; qui se passe de commentaires), elle apparaît faible pendant la majeure partie du film, avant de puiser une sorte de sagesse assez majestueuse dans la dernière demi-heure. Dans Melancholia, la fin du monde s'insinue, lentement, dans l'esprit des personnages, les laissant seul face à leur destin. Dans l'approche consciente de la mort, les êtres se révèlent tel qu'ils sont: lâches et égoïstes (cf le beau-frère), faibles et désespérés (cf Claire, la soeur), mais le film réinvente une nouvelle approche de la mort à travers le personnage de Justine. A l'issue de la projection viennent à l'esprit les paroles d'un philosophe indien nommé Krishnamurti: "Ce n'est pas un signe de bonne santé mentale d'être bien adapté à une société malade". Après tout, ne serait-ce pas Justine la plus saine d'esprit? La déprime ne confère-t-elle pas au sujet qui en est atteint une clairvoyance plus aiguisée, aussi paradoxal que cela puisse paraître? On dit des névrosés qu'ils sont plus intelligents que la moyenne, car ils font partie des rares personnes qui se posent vraiment des questions: ils ont véritablement compris l'inanité de la vie, l'inévitable issue qui nous attend tous un jour, ils ressentent physiquement toutes ces interrogations, toute cette fatalité, jusqu'à en devenir malade. En tout cas, chez Lars Von Trier, cela ne fait aucun doute: ce sont les marginaux (ceux qui ne s'adaptent pas à la société) et les inconscients (les enfants, qui n'ont pas encore été corrompu par la société, encore protégés par leur innocence naïve) qui meurent le plus sereinement possible. Dans la scène finale, l'enfant se réfugie dans ses croyances et son imagination, et aborde ainsi la fin du monde en se sentant protégé; Justine (qui, en aidant l'enfant à construire la cabane, l'aide en fait à accepter sa mort) n'a plus rien à perdre. Tous deux meurent en silence, dans le calme et la confiance, là où Claire, qui s'est fondue dans la société (mariée, avec un enfant) meurt dans les cris, les larmes et le désespoir. Le récit, qui évolue lentement, insidieusement, culmine lors de ce final, d'une intensité à vous exploser le coeur: la beauté symbolique de l'attente des personnages, la gestion magistrale du hors-champ avant de nous livrer en pleine figure la vision ultime d'apocalypse, tout cela soutenu par une musique qui va crescendo, s'impose comme la plus belle conclusion apparue sur les écrans depuis bien longtemps.

Melancholia est un joyau noir et mortifère, une oeuvre fabuleuse hantée par les figures du romantisme allemand, un opéra funèbre qui, s'il déstabilise parfois par sa mise en scène, s'achève néanmoins sur une séquence d'une puissance incommensurable, qui fait trembler le corps et l'esprit.

9/10



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Published by julien77140 - dans Les Incontestables
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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