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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 11:15

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Encore novice en ce qui concerne le cinéma de Bergman (n'ayant vu à ce jour que Les fraises sauvages, L'oeuf du serpent, et, récemment, Tourments, l'un de ses premiers films, sur lequel je reviendrai prochainement), mais déjà fasciné par la puissance évocatrice de ses images, quel ne fut pas mon bonheur de recevoir le coffret contenant plus d'une trentaine de ses films ! Et voilà que, pour continuer à découvrir l'oeuvre du maître suédois, mon choix, par hasard, se porta sur ce titre... Le silence, ou la confirmation d'un cinéaste qui m'obsède un peu plus à chaque film...
Dans cette histoire où, en surface, rien ne se passe et rien ne se dit, tout est là. Tout le précis de la condition humaine s'y trouve mis en exergue. Ce qui, en apparance ne devait être qu'une parenthèse dans une vie, devient une transition, un passage où tout semble suspendu, et donc tout peut être remis en question. Bergman, tel un peintre, scrute, non pas des situations, des paroles ou des actes, mais des expressions de visage, ces puissants révélateurs des tourments intérieurs. Aussi que dire de la façon tout simplement fabuleuse dont il filme ses actrices ! Renforcée par l'impact d'un noir et blanc magnifique, la caméra ne filme pas leur corps, elle les peint, littéralement, absolument, passionnément. Elle leur confère une densité, une humanité et une sensualité inégalées: le spectateur est interpelé, que dis-je, éblouis, par la grâce qui émane de leur personne, une grâce dont l'homme semble incapable de faire preuve. Chez Bergman, la femme retrouve la pureté des origines du monde. En une poignée de plans, le cinéaste suédois crée une atmosphère. Nul besoin de musique, ou d'effets visuels tapageurs. Il suffit d'un plan, énigmatique, où un char déambule dans les rues sombres, pour comprendre que le monde extérieur est, en écho à l'espace confiné de l'hôtel et des esprits qui y errent, totalement replié sur lui-même. Rien n'est sur-signifié: les relations qui lient les différents personnages ne sont pas explicitement martelées au spectateur, Bergman nous laisse les deviner progressivement. Ainsi Le silence comporte cette part d'ombre, cette enveloppe de mystère, qui font les grandes oeuvres, celles qui ne veulent pas se laisser appartenir. Le silence est avant tout un film sur l'incommunication entre les êtres, une réflexion sur la question du langage. Dans cette grande tragédie de la solitude, de l'errance et de l'inexorabilité du temps, les personnages communiquent peu ou pas entre eux, mais, chacun à leur façon, se livrent à la caméra, autrement dit entament un dialogue avec le spectateur. Bergman présente les difficultés, les espoirs et les impasses de la communication: Anna et Ester ne se parlent quasiment plus, ou alors pour s'injurier; Ester, pour séparer les barrières de la langue et ainsi se faire comprendre, communique par gestes avec le gérant de l'hôtel; après avoir couché avec un homme, Anna lui parle de ses problèmes, mais celui-ci s'en désintéresse au plus au point, il ne cherche qu'à assouvir son désir, rien de plus; la fin, superbe métaphore qui montre qu'il est possible de surmonter le langage, en le traduisant. Le silence, en tant que notion, est à la fois une manifestation de l'absence de communication (repli sur soi) mais aussi, et peut-être surtout, le moyen le plus originel de transmettre un message (par les expressions faciales, les gestes). Ainsi, Le silence du titre, c'est cet instant où celui-ci devient plus communicatif que la parole: tout se lit sur les visages. On peut également y déceler une interrogation sur le mutisme d'un Dieu qui serait indifférent aux tourments des êtres. Dans ce récit en huis-clos où baigne un climat d'enfermement, où la chaleur étouffante du climat résonne en écho aux sentiments intérieurs des êtres, chaque personnage est accablé par la solitude. Joan, l'enfant, qui erre dans les couloirs de l'hôtel, est un observateur, un témoin passif, qui noue une relation étrangement sexuée avec sa mère (la scène du bain, ou quand ils dorment nus côte-à-côte); Ester est une femme très malade, frustrée sexuellement, qu sent son heure venir (à cet égard, la scène où elle manque d'étouffer nous fait ressentir la mort comme rarement): elle est jalouse de la liberté sexuelle de sa soeur, elle paraît même en être amoureuse; Anna, la soeur d'Ester, trompe son ennui et sa solitude dans le sexe, ne supporte plus le regard pesant de sa soeur, et semble inconstante vis-à-vis de son fils (à certains moments, elle s'occupe de lui, semble même trop proche, et à d'autres, l'ignore de façon aussi bruque qu'étonnante). Entre les deux soeurs, c'est une relation d'amour et de haine mêlées: ce qui les lie est précisément ce qui les sépare, et quand l'une blesse l'autre, elle se fait aussi mal à elle-même. Il est fondamental d'aborder la dimension sexuelle du film: outre le moment où Anna couche avec un inconnu pour trouver du réconfort mais n'y trouvera qu'un pur contact charnel (le somptueux plan où son rire hystérique se mue en cri de désespoir), Le silence présente, sans le dire explicitement, des relations transgressives (les passages ambigus entre Anna et son fils; l'amour d'Ester envers sa soeur et sa jalousie quand celle-ci la "trompe"; la frustration sexuelle d'Ester qui en vient à se masturber, seule dans son lit; le gérant de l'hôtel, dont on ne sait pas toujours si les intentions vis-à-vis de l'enfant sont vraiment innocentes). Chez Bergman, l'ennui et la solitude ont beau être existentiels, ils sont aussi des masques derrière lesquels se terrent les sombres abîmes du désir et de la frustration (aussi bien sexuelle qu'affective). L'errance des personnages leur fait d'autant plus ressentir le poids insupportable du temps, son écoulement inexorable, renforcé dans le film par le motif sonore du chronomètre, qui revient à plusieurs reprises.

En filmant les femmes avec une grâce sans égale, en proposant un récit profond et torturé mais qui ne sombre jamais dans la démonstration, Bergman atteint une sorte de pureté, de perfection, à laquelle il est bien difficile de succomber. Pour autant, Le silence n'est pas rassurant pour le spectateur: ce n'est pas un film qui se donne, mais qui se laisse déduire. C'est probablement là, dans cette façon de parler de l'humain avec sobriété et opacité, que le film trouve toute son intensité tragique. Le silence est un bijou taillé dans les méandres de la condition humaine, une hypnose dont on voudrait ne plus revenir, un pur objet de fascination, dont la puissance d'évocation inégalée à de quoi vous faire tomber à la renverse. 

10/10

 

 

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Published by julien77140 - dans Les Incontestables
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commentaires

CHRISTOPHE LEFEVRE 16/01/2012 00:18

J'ai très envie de voir Le septième sceau aussi

CHRISTOPHE LEFEVRE 15/01/2012 01:20

Je suis encore plus novice sur Bergman... Pourtant, je possède deux coffrets. Il faut que je m'y mette, car je sens que, comme Dreyer, il va beaucoup me parler. Merci pour cette découverte !

julien77140 15/01/2012 10:12



Si tu as des coffrets, c'est vrai qu'il ne faut pas hésiter à se lancer! Avec Le silence, tu ne seras pas déçu, crois-moi. Les fraises sauvages est également un
chef-d'oeuvre dont la puissance onirique hante longtemps. Bon, après, il y a les grands classiques (que je suis pressé de voir): Persona, Cris et chuchotements, Sonate d'automne,...



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