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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 23:27

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Pour continuer mon exploration du cinéma muet, quoi de mieux qu'un grand classique tel que L'aurore de Murnau? Quelles que soient les éloges que j'avais pu entendre à son sujet, rien ne m'avait préparé à un tel choc, à une déflagration si puissante que Murnau entre directement au panthéon des cinéastes majeurs, avec ce qui restera peut-être comme le plus beau film que l'on puisse espérer dans sa vie de cinéphile.
En premier lieu, il convient de vanter les mérites d'une mise en scène au-delà de tout: avec L'aurore, Murnau amène tout simplement le cinéma aux cimes de la pratique artistique. Le cinéaste aligne les plan-séquences et les surimpressions virtuoses, mais la démonstration technique se met toujours au service d'une atmosphère, d'une symbolique. Et que dire de cette photographie qui éclabousse l'image d'une beauté sans pareille: les clairs-obscurs, le brouillard fondant dans des paysages nocturnes, l'ambiance visuelle de la ville, tout est poussé à un paroxysme plastique d'une maîtrise qui fait peut-être de L'aurore l'une des oeuvres les plus abouties du cinéma muet, si ce n'est la plus aboutie. En effet, elle constitue l'apogée d'un cinéma mature dans sa représentation du monde, parvenu à transcender ses contraintes en les transformant en atout, à savoir, au sein d'un cadre muet, évacuer l'acte même de parole chez ses personnages, en ne retenant que l'essentiel, à savoir l'émotion qui se lit sur les visages: il n'y a en effet quasiment pas de cartons de dialogues, signe que l'essentiel n'est pas là et que les images, accompagnées par un arrangement musical somptueux, se suffisent à elle-même. Le film de Murnau est une succession effrénée de séquences toutes plus somptueuses les unes que les autres, qui charrient leur lots de trouvailles visuelles et d'intensité dramatique: c'est bien simple, il suffit de prendre n'importe quel passage du film pour tomber en extase. Pour ma part, j'en retiendrai deux particulièrement inoubliables: celui du mariage (et ce qui suit, quand le couple traverse la rue sans faire attention aux voitures qui les frôlent: ici, l'amour et la promesse du retour à la nature comme lieu de renaissance sont des sentiments tellement forts qu'ils rendent la mort inoffensive), ou encore le dernier quart d'heure, magnifique d'intensité. Le réalisateur de Nosferatu a réussi un autre tour de force en puisant chez ses acteurs le meilleur d'eux-même: jamais des comédiens muets ne m'ont autant fasciné par leur naturel et leur intensité que George O'Brien et Janet Gaynor dans ce film. Là où dans cette période la plupart succombait à la gestuelle forcée et outrancière, O'Brien signe une composition littéralement virtuose (voir un sourire apparaître sur son visage en larmes est un pur moment de beauté) et Janet Gaynor bouleverse sans tomber dans la surenchère. Murnau introduit l'archétype de la femme fatale à travers le personnage d'une vamp, venue de la ville, qui corrompt un homme, en lui suggérant de tuer sa femme pour partir avec elle. Eperdu d'elle, et de la promesse du rêve urbain qui l'accompagne, cet homme finit par se résoudre à assassiner son épouse. Sur ces bases, que l'on croirait tout droit venue d'une oeuvre de Zola, le récit semble prendre une direction toute tracée. Pourtant, après l'échec du passage à l'acte du personnage masculin, ce même récit prend une tournure inattendue, et se mue en une passionante allégorie de l'amour et de la rédemption. Murnau, et il le réaffirmera avec City girl, présente la proximité avec la nature comme un ressourcement, un retour à la pureté originelle, un moyen d'évasion, que la ville, univers hystérique et impersonnel, tente de corrompre par un jeu de séduction factice. L'histoire d'amour est à cette image: la tentation de la vamp - donc de la ville - est une illusion qui nous éloigne du vrai amour - de la vraie beauté des choses, à savoir la nature-. En joignant au drame des situations représentatives de l'onirisme (les surimpressions de la nature), de la tension psychologique (les surimpressions où l'homme se voit tuer sa femme), de l'horreur (la démarche de monstre de l'homme quand il s'apprête à tuer sa femme), du burlesque (la scène du coiffeur), ou encore de l'opéra funèbre (quand tout le monde se résigne à croire la femme morte), le spectateur passe par tous les sentiments: en cela, L'aurore s'affirme comme la synthèse la plus parfaite de ce que la magie cinématographique est capable d'offrir.

L'aurore, c'est un film de la puissance dont sont fait les mythes, une oeuvre symphonique d'une beauté sans équivalence, qui va crescendo jusqu'à l'apothéose finale.

10/10

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Published by julien77140 - dans Les Incomparables
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commentaires

Jérémy 31/01/2012 13:18

Un chef d'œuvre dont je retiens particulièrement les travellings, magnifiques.
La séquence de la rue que tu évoques qui précède l'atelier du photographe, est une de mes séquences de cinéma préférée.

julien77140 02/02/2012 11:43



Il est vrai que le film, au-delà de son aspect émotionnel, est un bijou de technique cinématographique...
J'ai jeté un coup d'oeil à ton blog, et je tiens à te féliciter: c'est l'un des plus intéressants que j'ai pu parcourir...



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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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