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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 12:36

 


En 1995, Bertrand Tavernier réalisait L’appât, une histoire effrayante tiré de faits réels. Par le réalisme et l’âpreté sans concession de la mise en scène, L’appât est un film qui marque.
 Dès les premières images, le cinéaste affiche une volonté de réalisme qui plonge le spectateur dans le quotidien de trois jeunes adultes logeant dans un appartement commun. La caméra épouse le point de vue de ces trois personnages, nous plonge aussi bien dans leur vie quotidienne et intime que sociale, ils sont donc rapidement caractérisés, le spectateur s’y attache instantanément, tout paraît normal. Là où Tavernier fait preuve d’intelligence, c’est de ne rien changer à sa logique de mise en scène quand les choses dérapent : ainsi, les personnages commettent l’irréparable, mais Tavernier filme toujours de la même manière, sans aucune cassure, des scènes quotidiennes semblables à celle du début du film succédant aux scènes de meurtres. A ce moment-là, L’appât devient vraiment dérangeant : ces jeunes gens, qui pourraient aisément être des connaissances ou même des amis, assassinent froidement des gens riches après leur avoir soutiré des sommes ridicules. Pire, leur insouciance et leurs mentalités sans scrupules font qu’ils n’éprouvent aucun remords, ils continuent à vivre de la même manière alors qu’ils ont sans le savoir atteint le point de non-retour. La fin est d’autant plus terrible qu’elle s’inscrit dans une logique double : elle conclut l’issue fataliste des trois personnages, avec un dernier plan terrifiant qui montre que la fille vit toujours dans son illusion, et ramène le spectateur à la réalité, lui qui s’était habitué à éprouver de la compassion pour des monstres. L’appât conduit à réfléchir sur l’état d’une société qui ne jure que par l’argent, les inégalités croissantes qui alimentent les haines entre riches et pauvres, la difficulté d’entrer dans la vie professionnelle à la sortie des études, l’insouciance d’une période de transition entre l’adolescence immature et l’âge adulte, les ambitions rêveuses de trois jeunes qui veulent avoir un métier qui rapporte, le rêve américain. Tavernier va même plus loin en s’interrogeant plus globalement sur la nature humaine, son ambiguïté, le jeu des apparences et la cruauté qui sommeille en chacun de nous. Outre les petits clins d’œil cinématographiques qui parsèment le film, le cinéphile qu’est Bertrand Tavernier en profite pour livrer une petite critique du système artistique, où il faut obligatoirement séduire pour se faire des relations et ainsi avoir une chance de réussir dans le métier. Dans des rôles difficiles, le trio d’acteurs principaux est époustouflant, Marie Gillain en tête. Elle apporte toute l’ambiguïté nécessaire à son rôle, en composant une jeune femme charmante, vulnérable, irresponsable, sympathique et touchante avec un naturel exceptionnel. Les deux acteurs qui l’accompagnent sont également étonnants d’ambivalence : Olivier Sitruk est parfait dans la peau d’un jeune homme ambitieux, nerveux, blagueur et immature, tandis que Bruno Putzulu prête ses traits à un personnage à la fois calme et violent, torturé et introverti.

L’appât s’impose comme un grand film, étonnant de cruauté et d’insouciance conjuguées, qui marque par sa volonté absolue de réalisme et d’ambiguïté, et nous ramène pour ainsi dire brutalement à l’ambivalence de la condition humaine.

8/10


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  • : La longue élaboration de ce blog de critiques cinématographiques est le témoignage de ma passion pour le Septième Art. J'écris ces critiques davantage pour partager mon point de vue sur un film que pour inciter à le voir. Ainsi, je préviens chaque visiteur de mon blog que mes critiques peuvent dévoiler des éléments importants de l'histoire d'un film, et qu'il vaut donc mieux avoir préalablement vu le film en question avant de lire mes écrits.
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  • Depuis très jeune, l'art est omniprésent dans ma vie: cinéma, musique, littérature... Je suis depuis toujours guidé par cette passion, et ne trouve pas de plaisir plus fort que de la partager et la transmettre aux autres.
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